HISTOIRE
Bayonne : une ville gasconne (par Guilhem Pépin)
 
Le cas de Bayonne est très particulier. En effet, de nos jours, Bayonne passe pour la « capitale » du Pays Basque « français » ou Pays Basque « nord » parce qu’elle est réputée comme étant la capitale de la province historique du Labourd. Or, ce « statut » attribué à Bayonne est assez récent et minore, voire même plus souvent ignore le fait que Bayonne a été une ville gasconne pendant de très nombreux siècles. Jusqu’en 1177, Bayonne était en effet la capitale de la vicomté de Labourd, la province basque qui s’étendait de cette ville jusqu’à la Bidassoa[1]. D’ailleurs l’auteur poitevin du livre V du Codex Calixtinus (écrit probablement avant 1134[2]) indiquait que Bayonne était pour lui la « ville » de « la terre des Basques »[3]. Mais le siège et la prise de Bayonne sur le vicomte Arnaut-Bertran par Richard Cœur de Lion en janvier 1177 changèrent la donne puisque la ville fut incorporée au domaine direct des ducs d’Aquitaine et fut par conséquent séparée de la vicomté de Labourd. Le vicomte de Labourd perdit donc Bayonne et installa sa résidence au château d’Ustaritz. Suite à la réunion du Labourd au domaine ducal aquitain (v. 1193),[4] cette dernière localité devint par conséquent la résidence du bayle du Labourd,[5] et par la suite le siège de l’assemblée (appelée en basque bilçar) des habitants du Labourd jusqu’en 1789. Ustaritz était alors considéré par tous comme la seule capitale du Labourd.
 
 De plus, le développement urbain de Bayonne, qui commença surtout à partir des années 1120, fut principalement dû à l’arrivée régulière de nouveaux habitants, très majoritairement originaires des régions voisines gasconophones[6]. Une ‘Vie de Saint Léon’, le principal saint vénéré à Bayonne au Moyen Age[7], rédigée au XIIIe siècle le confirme puisqu’elle présentait alors les Basques (Vasculi) comme une population hostile située à l’extérieur de la cité de Bayonne[8]. Une lettre du roi d’Angleterre – duc d’Aquitaine Édouard III de 1344 distinguait aussi explicitement les Bayonnais des Basques : le roi avait appris qu’il y avait une « dissension entre les hommes et habitants de notre cité de Bayonne d’un côté et nos sujets basques du Labourd et des régions adjacentes de l’autre »[9].
 
Que la langue d’usage courant des Bayonnais du bas Moyen Age et de l’époque moderne ait été le gascon est prouvé par quantité de documents. Ainsi quand le roi d’Angleterre – duc d’Aquitaine Henri III nomma un maire de Bayonne en 1253, il écrivit aux conseillers bayonnais : « Nous vous envoyons Bertran de Podensac, qui est de votre langue, pour tenir la mairie de la ville de Bayonne »[10]. Or, le seigneur de Podensac[11] était un Bordelais et la seule langue commune qu’il pouvait avoir avec les Bayonnais était bien sûr le gascon. D’ailleurs, une ordonnance municipale de 1314 spécifiait que les Bayonnais ne devaient pas jeter dans la rue des ordures ou de l’eau sans crier auparavant à trois reprises « gara debat ! » soit en français : « attention dessous ! »[12]. Un tel avertissement devait être compris par tous les passants et cela prouve bien que ces derniers étaient gasconophones[13]. Il ressort clairement des textes bayonnais que les Basques du Labourd, bien que voisins, constituaient une population différente culturellement[14] et linguistiquement[15]. Ainsi le prestigieux philologue Joseph-Juste Scaliger précisait avant 1609 que « le basque commence dès les faubourgs de Bayonne, au pays de Labourd, et son domaine s’étend sur six ou sept journées de marche à l’intérieur des monts d’Espagne »[16]. Dom Joseph Vaissette le confirme en 1755 : « On parle françois ou gascon à Bayonne, & le basque qui est le langage commun du pays de Labourd, commence dans le fauxbourg méridional de Bayonne »[17]. L’historienne Anne Zink remarquait au sujet du Bayonne du XVIIIe siècle : « A Bayonne […], où se presse une population venue de toutes les provinces, d’au-delà des mers et des frontières, on précise […] quand quelqu’un est « basque » ou « basque de nation », parce qu’il faut, dans ce cas, lui proposer les services d’un interprète ».[18] Tous les écrits municipaux bayonnais furent écrits en gascon jusqu’en 1530 et toute une littérature gasconne fleurit à Bayonne à l’époque moderne (XVIe – XVIIIe siècles)[19], ce qui ne fut jamais le cas pour le basque.
 
Juste avant la Révolution, la situation n’avait guère évolué sur ce point depuis le Moyen Âge. En effet, quand le sénéchal de Bayonne proposa aux représentants du Labourd d’être unis aux Bayonnais lors d’une réunion régionale préparatoire aux Etats-Généraux (1788), l’assemblée ou bilçar du Labourd répondit simplement que « le pays de Labourd n’a jamais reconnu Bayonne pour capitale » et que « les Bayonnais ne parlent jamais le basque »[20]. Le Labourdin Dominique Joseph Garat argumentait à ce sujet dans une lettre datée du 1er janvier 1789 : « Les intérêts de la ville de Bayonne et ceux du pays de Labourd, dans une multitude de choses, sont opposés, ou, du moins, le paraissent aux Labourdins et aux Bayonnais et de beaucoup de sentiments de jalousie et de rivalités sont nées beaucoup d’inimitiés. La langue qu’on parle à Bayonne et celle qu’on parle dans le Labourt sont absolument différentes, et cette différence est telle qu’elle ne permet aucune communication entre les esprits, aucune discussion, aucune conciliation. [Si on associe le Labourd et Bayonne au sein d’une même représentation] il n’y aurait d’élus que des Bayonnais et les Basques se croiraient toujours sans représentants parce qu’ils ne seraient pas représentés par des Basques[21]. »  Et son frère aîné Dominique Garat considérait également en 1784 que les Bayonnais n’étaient pas basques : « un Bayonnais ou un Basque »[22]. Quant au voyageur allemand Christian August Fischer, il écrivait de Bayonne en mai 1797 en soulignant le fait que les Bayonnais étaient, selon lui, les Gascons qui correspondaient le plus aux fameux stéréotypes portant sur ces derniers[23]: « les Bayonnais en général sont célèbres pour être les « Gascons des Gascons »[24], dont les gasconnades au sujet des avantages de leur petite ville sont tout aussi insupportables que ridicules ». D’ailleurs lors de l’élection à Ustaritz de représentants du district comprenant Bayonne et le Labourd à envoyer en délégation à la Fête de la fédération du 14 juillet 1790, il fut décidé de créer deux bureaux de vote, l’un pour les Basques du Labourd, l’autre pour les Gascons de Bayonne. Les noms de famille des délégués choisis pour chaque ensemble est d’ailleurs significatif en lui-même puisque ceux du Labourd ont des noms basques et ceux de Bayonne des noms gascons :
Délégués du Labourd : Dithurbide, Harriet, Detchegoyen, Diharce, Sorhaitz.
Délégués de Bayonne : Lacroix de Ravignan, Mauco, Tauziet, Duffourg, Fourcade[25].
Il ne manque d’ailleurs pas de sel de constater que cette élection locale allait totalement à l’encontre de l’effacement des identités provinciales au profit de la seule identité nationale française, soit le principe essentiel avancé lors de la Fête de la fédération.
 
La première carte linguistique du Pays Basque publiée en 1863 par Louis-Lucien Bonaparte - donc à une époque où le basque et le gascon étaient encore parlés par une majorité de la population locale – confirmait ce fait et montrait de manière évidente que le basque n’était pas parlé à Bayonne, Anglet et Biarritz[26]. Dans l’une des dernières histoires de la ville de Bayonne on peut lire : « Dans le mouvement intellectuel et culturel bayonnais, le fait régional a tendu à occuper au XIXe siècle une place de plus en plus grande. Jusqu’à la fin du siècle l’emporte la tradition gasconne. […] Lorsqu’elle revendique une attache ethnique, la culture populaire à travers les traditions et les jeux s’affirme comme gasconne. La prédominance gasconne est également manifeste dans les formes d’expression théâtrale de la fin du XIXe siècle comme la typique et populaire « revue » bayonnaise »[27]. Le gascon fut parlé à Bayonne jusque dans la seconde moitié du XXe siècle[28] et le basque n’apparut timidement dans la ville qu’aux XIXe – XXe siècles suite à l’installation de populations basques, l’usage unique du français remplaçant très majoritairement l’un et l’autre. L’idée selon laquelle Bayonne est la capitale du Pays Basque « français » et du Labourd (ce qu’elle n’était plus depuis 1177) se développa essentiellement à partir de la création du Musée basque par la municipalité bayonnaise (1922) et grâce à la puissante influence du nationalisme basque venant d’Espagne[29].
 
Il ne faut pas oublier non plus que Bayonne joua le rôle de capitale de la sénéchaussée des Landes aux XIVe, XVe et XVIe siècles comme le prouve les coutumes du pays de Labourd publiées en 1571 : « Le sénéchal des Lannes au siège de Bayonne »[30]. Ainsi le roi d’Angleterre Edouard II précisait le 20 juillet 1322 que la rivière Nive descendait « de [la] terre de Labourd dans les Landes à Bayonne»[31]. Son appartenance politique à la Gascogne dite « anglaise » (fin XIIe siècle – 1451) et sa gasconnité linguistique faisait placer la ville en Gascogne dans nombre de textes du bas Moyen Age (exemples : « Bayonne la Grande, qui est en Gascogne »[32] et « [lettres du roi d’Aragon Pere / Pedro III] faîtes à l’étranger en Gascogne, Bayonne, le premier jour du mois de juin, en l’année du seigneur 1283 »[33]). D’ailleurs les habitants de la péninsule ibérique et par conséquent les portulans (cartes marines médiévales) établis par des Italiens, des Catalans ou bien des Portugais du XIVe au XVIe siècle inclus la nommaient « Bayonne de Gascogne »[34]. Les chroniqueurs basques de Biscaye du XVe siècle la nommait également ainsi[35].
 
[1] Frontière actuelle entre la France et l’Espagne.
[2] D’après son témoignage, la Navarre était alors politiquement unie avec l’Aragon ; une situation qui n’exista qu’entre 1076 et 1134. Les éditeurs du texte supposent en général qu’il fut élaboré entre 1130 et 1172. Cela permettrait de circonscrire la période de rédaction du Guide du pèlerin  entre 1130 et 1134.
[3] Le Guide du pèlerin…,  éd. Vielliard, p 20-21 et éd. Record, pp 42-43: « Puis aux alentours des ports de Cize, se trouve [la terre des Basques], dont la [grande] ville, Bayonne, est située au bord de la mer vers le nord ». Le premier éditeur a traduit urbs par « grande ville », mais nous préférons traduire simplement par « ville ». Cela prouve le caractère très rural de la terra de Bascos (Labourd, future Basse- Navarre et Soule) de cette époque puisque la seule ville d’importance était alors Bayonne. L’auteur de cet œuvre appelait le Pays Basque « tellus Basclorum » (la terre des Basques) et la Gascogne « terra gasconica » ou « tellus gasconica » (la terre gasconne). Cette dernière expression devait alors correspondre au nom populaire désignant la Gascogne linguistique et « humaine » tandis que le nom Gascogne devait d’abord définir en priorité le duché, soit la situation institutionnelle. Cette dénomination de « terre gasconne » survécut au Bas Moyen Âge à travers le nom de la petite région bordelaise correspondant à l’archiprêtré de Cernès (la terra gasca) dans le département actuel de la Gironde.
[4] Jaurgain (J. de), « Les baillis du Labourd », Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, 1919, p .103.
[5] Ibid., p 104.
[6] Eugène Goyheneche l’affirme clairement dans sa thèse sur Bayonne : « Nous ne savons quelle était l’origine de la population bayonnaise avant le XIIème siècle, il est possible qu’elle ait été basque, mais nous n’avons aucune preuve. En tout cas à partir du XIIème siècle, à côté de quelques rares noms basques, les tables du Livre d’Or [cartulaire du chapitre cathédral de Bayonne] et du Livre des Etablissements [cartulaire municipal de Bayonne] donnent une grande majorité de noms gascons », in Goyhenetche (E), Bayonne et la région bayonnaise du XIIe au XVe siècle, Bilbao, 1990, p. 91. Par ailleurs, il attribue sans ambiguïté à Bayonne la dénomination de « port gascon » p. 393.
[7] Léon aurait été un archevêque de Rouen qui serait venu à Bayonne vers 888-892 en mission évangélisatrice.
[8] In Acta Sanctorum, martii, t. I, 1668, p 94b, Pars II (téléchargeable sur www.gallica.fr). Commentaires sur ce point dans Mussot-Goulard (R), « Saint Léon, Bayonne et la Gascogne à la fin du IXe siècle », in Saint Léon de Bayonne, éd. R. Mussot-Goulard et P. Hourmat, Publication de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, Bayonne, 1994, p. 34-35. Les habitants du ‘tellus Basclorum’ (pays nommé ‘Vascula’ dans la Vie de Saint Léon citée en début de note (p 95a) et correspondant au Labourd, à la future Basse-Navarre et à la Soule,) étaient appelés en latin au XIIIe siècle ‘Basculi’ (ou ‘Vasculi’).
[9] Rymer (Th.), Foedera, conventiones, literae…, t.II, partie IV, 3e édition, La Hague, 1739, p 168 (18 septembre 1344) : « dissensio inter homines et habitatores civitatis nostrae Baionae ex una parte, et subditos nostros Basculos de Labourde et partium adjacentium ex alia ».
[10] « Mittimus vobis Bertranum de Pudenzaco, qui est de lingua vestra, ad tenendam majoritatem ville Baione » (4 juin 1253), in Rôles Gascons, t. I, éd. Francisque-Michel, Paris, 1885, p 466, n°3755 et Lettres de rois, reines et autres personnages des cours de France et d’Angleterre…, éd. Champollion-Figeac (M), t. I, Paris, 1839, pp 83-84, n° LXX. Sur ce personnage, voir Marquette (J.-B.), « Un Bordelais, maire de Bayonne : Bertrand de Podensac », De l’Adour au Pays Basque. Actes du XXIe congrès d’études régionales tenu à Bayonne le 4 et 5 mai 1968, Bayonne, 1971, pp 21-29.
[11] Podensac se trouve sur la rive gauche de la Garonne au sud-est de Bordeaux.
[12] Livre des Etablissements, Bayonne, 1892, p 122 et Balasque (J) et Dulaurens (E), Etudes historiques sur la ville de Bayonne, t. III, Bayonne, 1875, p 101. D’autres exemples de l’usage du gascon à Bayonne dans le même t. III, p 115 et dans le t. II, pp 510-511.
[13] Bien sûr beaucoup de Basques du Labourd, de la Soule et de la future Basse-Navarre connaissaient le gascon pour pouvoir communiquer avec les Bayonnais et les autres Gascons. Voir Cierbide, R., « Notas gráfico-fonéticas sobre la documentación medieval navarra », Príncipe de Viana, n° 214, 1998, p. 523-534 (traduit de l’espagnol) : « La raison de [l’] adoption [du gascon] dans les territoires basques au nord de la chaine pyrénéenne – Labourd, Basse-Navarre et Soule – et à Saint-Sébastien, Pasajes et Fontarrabie, repose sur son prestige comme variété romane employée dans la rédaction de documents publics et privés, ainsi que dans les relations orales entre Basques et locuteurs de langues romanes du milieu du XIIe s. au début du XVIe, pour ce qui concerne le Pays basque continental […]. Le gascon fut la langue d’usage quotidien et exclusif des gens établis dans les villes de Bayonne et Biarritz, comme le prouvent les textes conservés, et devint la langue de prestige et le moyen de communication entre les commerçants et probablement les artisans des centres urbains, y compris à l’intérieur du pays, comme à Saint-Palais, Saint-Jean-de-Pied-de-Port, Tardets et Mauléon, où se ravitaillaient les commerçants et pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. »
[14] Mais bien évidemment les Gascons méridionaux et les Basques partageaient bien sûr une même culture matérielle et certaines pratiques et traditions.
[15] Voir le défi porté en 1415 aux tonneliers de Bayonne par les « Basques » de St-Pée-sur-Nivelle, in Livre des Etablissements, op. cit., p 405, n°423 : « Senguensse los nomis e cognomis dous Vascos qui an desfidat los qui eren dou mestir dous doalers ; losquoaus bascos son compainhons de Mossenhor Johan de Sent Per… ». Cela n’aurait eût aucun sens pour les Bayonnais de désigner ces habitants de Saint-Pée comme « basques » s’ils l’avaient été eux-mêmes !
[16] In Josephi Justi Scaligeri, Opuscula varia antehac non edita (Paris, 1609), pp. 123?126 (Diatriba de hodiernis francorum linguis). Texte publié dans Chabaneau (C.), « Paraphrases des psaumes de la pénitence (suite) », Revue des langues romanes, 3ème série, t. XIII, 1885, p. 116-118 et avec une traduction française dans  Anatole (C.) et Dinguirard (J.-C.), « Joseph-Juste Scaliger : Diatriba de hodiernis francorum linguis », Via Domitia, t. XX-XXI,  Annales publiées par l’Université de Toulouse-Le Mirail, t. XIV, fascicule 6, 1978, p. 140-143 (extrait sur Bayonne et le basque p. 141 et 143) .
[17] Vaissete (Dom J.), Géographie historique, ecclésiastique et civile…, t. 7, Paris, 1755, p. 135-136.
[18] Zink,A., ‘L’indifférence à la différence : les forains dans la France du Sud-Ouest’, Annales. Économies, Sociétés,Civilisations,vol. 43,1988, p. 150-153.
[19] Cuzacq (R), Panorama de la littérature gasconne de Bayonne, Bayonne, 1941.
[20] Recueil de documents relatifs à la convocation des Etats Généraux de 1789, t. IV, Paris, 1915, p 382. Document original : Archives Nationales, Paris, cote C 25. Presque les mêmes propos dans un autre mémoire des Etats du Labourd, in Dassarp (M.), « Le Labourd à la fin du XVIIIe siècle, d’après les archives du contrôle général », Bulletin de la société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, 1919, p 143 : « Jamais le pays de Labourt n’a reconnu Bayonne pour sa capitale […] les Bayonnais qui, presque jamais, ne savent le basque ».
[21] Ibid., Dassarp (M.), « Le Labourd à la fin… », pp. 137-138.
[22] In Garat (D.), « Lettre sur Bayonne et sur  les Basques », Mercure de France, samedi 8 février 1783.
[23] In D’Allemagne outre-Pyrénées en bateau et sur les routes d’Aquitaine, choses vues, rêvées et lues par Christian August Fischer vers 1800, éd. et trad. A. Ruiz, Pau, 2004, lettre XIII, pp 80-81.
[24] En français dans le texte original rédigé en allemand.
[25] Duhart (M.), Ustaritz au temps de la Révolution, Publication de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, Bayonne, 1989, p. 21.
[26] Carte des sept provinces basques montrant la délimitation actuelle de l’euscara et sa division en dialectes, sous-dialectes et variétés, par Louis-Lucien Bonaparte, Londres, 1863, réédition éd. Pamiela, Pampelune, 1996. Voir aussi Milhères (J.), « La frontière linguistique du basque et du gascon », Bayonne et sa région, Fédération historique du Sud-Ouest, Actes du XXXIIIe congrès d’études régionales tenu à Bayonne les 4 et 5 avril 1981, Bayonne, 1983, pp 1-18.
[27] Jourdan (J.-P.), « Société, vie religieuse et culturelle au XIXe siècle », dans Histoire de Bayonne, sous la direction de Josette Pontet, Toulouse, 1991, p. 235.
[28] Voir Rectoran (P), Le gascon maritime de Bayonne et du val d’Adour, Hélette, 1996, préf. François Bayrou.
[29] Appelé « Musée basque et des traditions bayonnaises » pour ménager les opposants bayonnais de ce projet. Le nom officiel de ce musée fut changé en 2001 pour celui de « Musée basque et de l’histoire de Bayonne ». Pour le contexte de sa création et la revendication basque contemporaine au sujet de Bayonne, voir Loyer, B., « Identités et pouvoir local : le cas de la revendication d’un département basque », dans ‘Les Pouvoirs locaux, l’eau, les territoires’, Hérodote, n°110, 2003, p. 109.
Consultable et téléchargeable sur : http://www.cairn.info/revue-herodote-2003-3-page-103.htm
[30] Les coustumes generalles, gardees & observees au païs & bailliage de la Bourt, & ressort d’icelui, Bordeaux, 1571, p. 3.
[31] The National Archives (T.N.A.), Londres, Rôles gascons, C 61/35, m. 7, dernier article : « in dicto flumine seu riparia vocata la Niver, descendente de terra nostra Laburdi  in Landorum apud Baionam ».
[32] « Bayona la Mayor, que es en Gascueña », dans l’œuvre castillane écrite entre 1378 et 1402 appelée El Libro del conoscimiento de todos los reinos (The Book of Knowledge of All Kingdoms), éd. Marino (N. F.), Tempe, Arizona, 1999, p 6. Bayonne est ici surnommée « la Grande » car il existe aussi un autre Bayonne (Baiona) en Galice, situé au sud de Vigo (Espagne).
[33] Lettre du roi d’Aragon et de Sicile Pere / Pero III le Grand adressée aux hommes et chevaliers d’Aragon et de Catalogne datée de Bayonne, 1er juin 1283. Reproduite dans Soldevila (F.), Vida de Pere el Gran i d’Alfons el Liberal, Barcelone, p 217: « Feites foren en Gascunya, Baiona, lo primer dia del mes de juny anno domini M.° CC.° LXXX.° III.° ». Document original : Archives de la Couronne d’Aragon, Barcelone, Reg. 61, f 15fi v.
[34] Sur le nom « Bayonne de Gascogne » voir Campbell (T.), « Portolan Charts from the Late Thirteenth Century to 1500 », The History of Cartography, vol. 1: Cartography in Prehistoric, Ancient and Medieval Europe and the Mediterranean, éd. J. B. Harley et D. Woodward, Chicago-Londres, 1987, p. 379, la carte des principales villes présentes sur les portulans médiévaux. Sur ce nom employé par les habitants de la péninsule ibérique voir : López de Ayala (P.), « Crónica del rey Don Enrique segundo de Castilla » in « Crónica de los reyes de Castilla », éd. D. C. Rossell, t. III,  Biblioteca de Autores Españoles, t. LXVIII, Madrid, 1877, p. 210 : « Bayona de Gascueña ».
[35] Bayona (ou Vayona) de Gascoña (ou Gascueña). Voir Las dos primeras cronicas de Vizcaya, éd. S.Aguirre Gandarias, Bilbao,1986, p. 44 (19), 134 (81), 143 (141), 172 (278), 174 (287),180 (312) et Lope García de Salazar, Istoria de las bienandanzas e fortunas, à télécharger sur :
 http://www.biblioteca-antologica.org/wp-content/uploads/2009/09/GARC%C3%8DA-SALAZAR-Bienandanzas-e-Fortunas1.pdf

 
LE BÉARN EXISTE-T-IL ?
(auteur : Louis Laborde-Balen) [1]
               
   Le Béarn existe-t-il ? C’est la question paradoxale qu’on peut se poser au moment de le définir. Car si la réponse paraît évidente, les critères le sont moins..
   Le Béarn est-il d’abord le pays des Béarnais ? Oui certes, mais qu’est-ce qu’un Béarnais? Un homme plutôt petit (pas toujours), plutôt brun,  réputé malin et s’en vantant volontiers, présentant globalement un pourcentage de facteur Rhésus O négatif un peu supérieur à la moyenne, ce qui est interprêté comme une parenté originelle avec les Basques et déjà, deux types de visages assez différents, l’un rond et sanguin, l’autre au profil caractéristique en lame de couteau, au nez busqué, comme le portaient hardiment Henri IV et Bernadotte. Mais ces traits-là vous les trouverez sur tous les marchés ruraux, tant de Gascogne que de Pays basque.
   Alors, est-ce la langue ?  Et certes, le béarnais, dont nous reparlerons,  en est une au plein sens du terme ; elle eut même un usage diplomatique. Mais du point de vue linguistique, elle n’est qu’un des rameaux de l’arbre gascon, et de la forêt occitane. et il existe dans son sein, comme d’ailleurs dans celui du français, maintes variantes locales. Le béarnais parlé en vallée d’Aspe n’emploie pas les mêmes articles que celui de Pau et il est plus proche parent du gascon parlé à Gavarnie, voire en Val d’Aran, tandis que le parler ancestral des Palois ressemble à celui des Tarbais. Le véritable lien est donc ailleurs.
   Il y avait  encore un mode de vie béarnais, cela ne fait point de doute ; il était lié  tout à la fois au confit de cochon, aux foies de volailles grasses, à la culture du maïs, au culte du rugby, à la chasse à la palombe, à la cueillette des cèpes, à un mélange subtil de courtoisie et d’esprit procédurier ; Mais cela, n’est-ce point au fond toute la Gascogne ?
   La Gascogne, voilà en vérité l’unité géographique réelle, ce quart ce cercle de colline verdoyantes entourant le bassin de l’Adour.
   Ce fut la Novempopulanie romaine, un duché au haut Moyen Âge, l'archevêché  d'Aucb de tout temps, et, sous les monarques de Versailles, le ressort d’un intendant qui résida tout à tour à Auch ou Bayonne. Morcelée aujourd’hui entre quatre départements et deux régions, elle a  perdu son existence officielle, sauf pour la Justice, habituel conservatoire des formes archaïques. : la cour d’Appel et le Tribunal administratif de Pau tranchent toujours es litiges en suspens  du Gers, des Landes, des  Pyrénées-Atlantiques et des Hautes-Pyrénées, Sauf aussi  pour l’économie,  non plus par traditionalisme, mais parce qu’elle est plus sensibles aux réalités humaines qu’aux découpages administratifs.
   Au sein de cette région naturelle gasconne, le Béarn garde cependant sur la carte un dessin harmonieux : à peu près la forme d’un cœur, la pointe appuyée au sud sur les Pyrénées, les bords s’évasant vers l’est et l’ouest, le sommet recoupant aux nord les hautes collines qui penchent vers l’Adour. Mais à part un bout de crête pyrénéenne, et vers l’ouest un bout de gave, il n’a pas là non plus  de frontières naturelles ; les contours du Béarn traversent des vallées, enjambent des versants, et même incluent parfois d’étranges enclaves héritées de l’Histoire.
   Reste en effet l’Histoire ! C’est en réalité elle qui a modelé le Béarn. Petite capitale des Venarni, Beneharnum (le “b” et le “v” c’est tout un, en Gascogne….) se trouva  au carrefour de deux grandes voies romaines. Les vicomtes qui en sont issus arrondiront par la puissance et le mariage, leur domaine en incluant les cités proches, Oloron, Ossau, les autres vallées, le Montanérès, Orthez. Parvenu u XIIIe siècle  à cette forme de cœur,  le Béarn  proprement dit ne bougera plus. Mais alors que les provinces voisines tomberont l’une après l’autre sous la coupe de royaumes puissants à la faveur  de grands bouleversements comme la Reconquista, la Croisade albigeoise ou la guerre de Cent ans, le Béarn, lui, saura gagner un statut très particulier de neutralité et de quasi indépendance.
   Certes, ses princes furent assez vite des Comte de Foix, des Ducs d’Albret ou des Rois de Navarre, mais c’est sur le petit Béarn qu’ils s’appuyaient pour s’affirmer  “souverains” dans le rêve incessant et toujours avorté d’un grand royaume pyrénéen.
        
   Grâce à quoi, le Béarn existe, , ô combien !

[1]  Laborde-Balen, 
Louis, 1993Le Guide du Béarn, Préface, La Manufacture.

QUAND LE B
ÉARN SE SAVAIT GASCON       
(auteur : Guilhem Pepin)
 
Aujourd’hui pour tout le monde, le Béarn est une région historique considérée comme étant bien distincte de la Gascogne. Pourtant, cela ne fut pas toujours le cas et le Béarn appartint longtemps à la Gascogne. A l’origine, le Béarn fut une vicomté fondée au cours du Xe siècle par les ducs de Gascogne pour administrer le diocèse de Lescar, soit grosso modo la partie nord du Béarn actuel. Avec le rattachement au Béarn des vicomtés d’Oloron et de Montaner, puis de la région d’Orthez, les vicomtes prirent de plus en plus d’autonomie vis-à-vis des ducs de Gascogne et de leurs successeurs, les ducs d’Aquitaine. Ils en vinrent même à faire hommage pour le Béarn aux rois d’Aragon en 1154 et en 1170[1] avant d’avoir une dynastie vicomtale catalane (les Moncade)[2].
 
Pourtant le For d’Ossau mentionne toujours le service militaire dû par les Ossalois au vicomte de Béarn quand celui répondait à une convocation du duc d’Aquitaine - comte de Poitiers. La limite de ce service militaire était la Garonne, soit la limite schématique de la Gascogne[3]. Dans le For de Morlaàs, le délai de convocation d’une personne accusée de meurtre ou devant payer une caution dépendait selon que cette personne était en Béarn (9 jours), entre les Pyrénées et la Garonne (20 jours) ou en dehors de cet espace (40 jours)[4].  De même, une lettre de l’évêque et de la communauté de Bazas adressée au roi d’Angleterre – duc de Guienne Edouard Ier en 1290 expliquait que la monnaie de Morlaàs[5], frappée sans aucun changement et sans discontinuité de la fin du XIe  siècle au début du XVe siècle, était la monnaie utilisée couramment en Bazadais. Cette monnaie ne pouvait être imitée, ou voir sa valeur augmentée ou diminuée sans l’accord de tous les prélats, de tous les barons et de toutes les communautés de la province ecclésiastique d’Auch, soit l’ancienne Novempopulanie[6]. Divers témoignages médiévaux démontrent sans ambiguïté que le Béarn était considéré comme gascon[7]. Suite aux incursions vikings du IXe siècle, les évêchés de Lescar et d’Oloron avaient disparus et furent ensuite inclus aux alentours de 977 dans l’évêché de Gascogne qui regroupa alors sous une même autorité tous les évêchés disparus de Gascogne occidentale. L’un de ses titulaires, Arsiu d’Arracq[8] (Raca en latin), évêque de Gascogne des alentours de 988 à ceux de 1017, était d’ailleurs probablement béarnais. Quand les évêchés disparus furent rétablis à partir de 1059 et que l’évêché de Gascogne fut par conséquent démantelé, Ramon de Bazas dit « l’Ancien », dernier évêque de Gascogne (v. 1017-1059), devint évêque de Lescar. Mentionnons aussi le fait que le dernier duc-comte de Gascogne autochtone, Sants-Guilhem (1010-1032), mort le 4 octobre 1032, se fit enterrer en la cathédrale de Lescar où une statue en ronde-bosse le représentait assis sur un cheval[9].
 
L’identité gasconne des vicomtes de Béarn et de leurs sujets fut aussi soulignée constamment par nombre de documents médiévaux. Ainsi le chroniqueur Orderic Vital (+ v. 1142) rapportait la participation du vicomte de Béarn Gaston IV dit « le Croisé » (1090-1131) à un raid mené contre des musulmans de la région de Valence en Espagne pendant l’hiver 1124-1125 : « Gaston de Béarn fortifia avec ses Gascons [le château de] Benicadell »[10]. Guibert de Nogent (+ v. 1125), un chroniqueur écrivant sur la première croisade en Terre Sainte, hésitait sur le pays d’origine de ce même Gaston IV, l’un des participants à cette première croisade : « Je ne me souviens pas exactement si ce Gaston, un homme illustre et très riche, venait de Gascogne (Guasconia) ou du Pays Basque (Basconia) : c’était en tout cas l’un ou l’autre j’en suis certain »[11]. Le troubadour périgourdin Bertran de Born évoquait le vicomte de Béarn Gaston VI (1173-1214) en ces termes : « le puissant vicomte qui est chef des Gascons et de qui dépendent le Béarn et le Gabardan »[12]. Pierre de Vaux-de-Cernay, chroniqueur de la croisade albigeoise désignait ce dernier comme « Gaston de Béarn, un certain noble de Gascogne »[13] puis il mentionnait sa visite auprès du comte de Toulouse Raimon VI à Penne d’Agenais en 1212 : « là [à Penne d’Agenais], vint à lui [Raimon VI] un certain noble, le seigneur le plus important de la Gascogne : Gaston de Béarn »[14]. Dans sa propre chronique, le roi d’Aragon Jaume / Jaime I (1213-1276) rapportait les dires du vicomte de Béarn Guilhem II (1224-1229) datant de 1227 qui affirmaient : « je possède la richesse du Béarn en Gascogne »[15].  A la fin du XIIIe siècle, le troubadour gascon Bazadais Amanèu de Sescas mentionnait ainsi Guilhelma de Béarn, fille du vicomte de Béarn Gaston VII (1229-1290) : « Sur l’autre Guilhelma[16], la plus noble, je vous dirai : la fille de seigneur Gaston, avec ses belles manières, a atteint la plus haute qualité de notre pays, la Gascogne, et la contrée en est fort illuminée car sa personne attractive y fut née et éduquée »[17]. Guilhem Anelier, le chroniqueur toulousain de la guerre civile navarraise, rapportait qu’en 1276 Eustache de Beaumarchais, le gouverneur du royaume de Navarre nommé par le roi de France « passa par la Gascogne, par la terre du seigneur Gaston [VII de Béarn], et vint à Sauveterre [de Béarn], où l’honorèrent les Gascons »[18]. Plus loin dans ce texte, le vicomte Gaston VII de Béarn est appelé « seigneur des Gascons »[19]. D’ailleurs on trouve dans le cartulaire municipal d’Orthez, alors capitale du Béarn, un texte de 1308 dont un passage précise : «  la ville d’Orthez de la terre de Béarn en Gascogne »[20]. Le chroniqueur catalan Ramon Muntaner mentionnait dans sa chronique écrite entre 1325 et 1328 « un lieu qui a nom Oloron, qui est en Gascogne »[21]. Dans l’introduction du Tractatus utilis super totum officium misse écrit en 1339 par frère Bernat de Parentis (Parentinis) de l’ordre des Dominicains, il est précisé qu’il était du « couvent d’Orthez de Gascogne ».[22] Même après la déclaration de souveraineté du Béarn par Gaston Fébus (le 25 septembre 1347) le grand chroniqueur Jean Froissart (v 1337- v 1404) appelait encore les Béarnais dans ses Chroniques « les Béarnais gascons »[23]. Suite à son voyage en Béarn auprès de Gaston Fébus en 1388, Froissart évoquait le « Béarn, en la Haute-Gascogne »[24]. En 1365, la chancellerie du roi de Navarre Charles II expliquait que l’un de ses messagers s’était déplacé « de Navarre à Bordeaux, et en Béarn et en d’autres régions de Gascogne plusieurs fois »[25]. En 1382 et en 1393, le mercenaire Bertran d’Orthez, au service des rois de Naples, était dit originaire « d’Orthez en Gascogne ».[26] Enfin, Arnaut Esquerrier, archiviste officiel du comte de Foix-vicomte de Béarn Gaston IV et auteur d’une chronique écrite entre 1445 et 1461, rapportait ainsi la bataille de Mesplède (25 août 1442) qui avait opposée, après la prise de Dax par l’armée du roi de France[27], une troupe française qui était entrée en Béarn à des Béarnais qui s’y étaient opposés : « Lorsque Dax capitula, Blanchefort [le capitaine de la troupe française] et ses gens entrèrent en Béarn ; les Béarnais s’opposèrent à eux et à Mesplède eut lieu la bataille où périrent les Béarnais […]. C’est là que s’accomplit la prophétie de la grande bataille qui devait se faire en Gascogne »[28]. Il est aisé de comprendre qu’Esquerrier place donc encore le Béarn en Gascogne. Pour le pèlerin allemand Arnold von Harff (1499), la Gascogne s’étendait de Sauveterre-de-Béarn à la rive gauche de la Garonne à Toulouse[29]. L’itinéraire de Bruges (en Flandre) datant du XVe siècle faisait également débuter la Gascogne à Sauveterre-de-Béarn[30].
 
 Le Béarn ne commença en fait à être différencié du reste de la Gascogne qu’à partir du XVIe siècle[31]. En effet, le statut souverain du Béarn, inventé en 1347 par le vicomte Gaston Fébus (1343-1391) avait mis du temps pour s’installer dans les esprits[32] et l’annexion des autres régions gasconnes au domaine royal français souligna la situation particulière du Béarn. Ce ne fut pas d’un processus de différenciation culturelle que vint la distinction Gascogne / Béarn qui s’opéra alors, mais d’un processus politique. D’ailleurs au niveau linguistique et culturel, la distinction entre le béarnais et le gascon ne fut jamais claire[33] puisqu’il existe en fait plusieurs types de béarnais qui ne sont pas distincts de leurs voisins gascons. La souveraineté de fait du Béarn consacra malgré tout l’expression « langue béarnaise » (lengoa bernesa) employée par Arnaut de Salette en 1571 dans sa traduction en gascon béarnais des Psaumes de David[34] et permit le développement d’un nationalisme béarnais[35] renforcé à la suite de la proclamation du protestantisme en tant que religion officielle (1571). Le rétablissement de la religion catholique couplé avec son union forcée à la France (1620) transforma le Béarn en une province du royaume de France. Cette intégration à la France transmua le nationalisme béarnais en un simple particularisme provincial comme tant d’autres.
 
[1] Le texte de l’hommage de la vicomtesse Marie au roi d’Aragon Alphonse II (1170) précise qu’elle le faisait pour « toute sa terre de Béarn et de Gascogne » ce qui a laissé supposer que le Béarn était alors distingué de la Gascogne. En fait, cette différenciation s’explique par le fait que, contrairement à l’hommage de 1170, l’hommage de 1154 ne concernait que le Béarn et non les autres possessions gasconnes des vicomtes de Béarn. Voir les textes de ces hommages dans Tucoo-Chala (P.), La vicomté de Béarn et le problème de sa souveraineté des origines à 1620, Bordeaux, 1961, pp 147-150, n°5 et 6.
[2] La dynastie Moncade a régné en Béarn de 1173 à 1290.
[3] Les Fors anciens de Béarn, éd. P. Ourliac et M. Gilles, Paris, 1990, pp 516-519, article n° 7. Cet article est difficile à dater (seconde moitié du XIe siècle- début du XIIe siècle ou fin du XIIe siècle ?) et correspond peut-être à la reconnaissance de la suzeraineté de Richard Cœur de Lion sur le Béarn par son vicomte en 1187 en même temps que celle du roi d’Aragon. Voir Tucoo-Chala (P.), La vicomté…, op. cit., p 151, n°8.
[4] Ibid., p 332-333, article n° 40 et p 370-371, article n° 60.
[5] De la seconde moitié du XIe siècle au XIIIe siècle, Morlaàs fut la capitale de la vicomté de Béarn et la monnaie morlanne y fut frappée depuis le règne du vicomte Centulle II le Jeune (fautivement  désigné comme Centulle « V » par l’historiographie traditionnelle) au moment où ce dernier était également comte de Bigorre (1079-1090). La monnaie de Morlaàs fut la seule monnaie médiévale frappée dans la province ecclésiastique d’Auch correspondante à l’ancienne Novempopulanie.
[6] Blanchet (J.-A.), Histoire monétaire du Béarn, Paris, 1893, pp 89-90 et document original pp 137-138.
[7] La chanson de geste Le Roman de Thèbes (XIIe siècle), éd. F. Mora-Lebrun, Paris, 1995, p 326, vers 4802-4805 était explicite à cet égard : « Garsie est muntez el lierne, qui fu amenez de Biern ; por torneier ne por busoign, ne remest un tiel en Gascoign » (Gassie est monté sur un cheval gris pommelé qui était venu du Béarn ; pour combattre ou attaquer en cas de nécessité, il n’avait pas son pareil en Gascogne). De même l’auteur poitevin du livre V du Codex Calixtinus (av. 1134) qui expliquait que la localité de Borce (vallée d’Aspe) était « sur le versant gascon » des Pyrénées (ouvrage publié sous le nom fautif : Le guide du pèlerin à Saint-Jacques, éd. J. Vielliard, éd. de 1969, pp 6-7).
[8] Arracq est l’un des lieux-dits d’Arthez-de-Béarn.
[9] Marca (P. De), Histoire de Béarn, t. I, Pau, 1894, rééd. Princi Néguer, 2000, p. 323 : « Après son décès, il fut enseveli dans l’église St-Julian de Lascar, au devant de la sacristie, et sa statue à cheval fut taillée et relevée en bosse dans la muraille, comme portent les vieux papiers, ne nous restant maintenant autre chose que les masures de cette église, qui a été ruinée et démolie pendant les troubles avenus sur le fait de la religion [la destruction de la cathédrale par les protestants de l’armée de Montgomery] l’an 1569 ».
[10] The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, Vol. VI, Books XI, XII and XIII, éd. M. Chibnall, Oxford, 1978, Livre XIII, pp 400-401. Le château de Benicadell appelé aussi Carbonera ou Peña Cadiella se trouvait dans la commune actuelle d’Otos (située à 90km au sud de Valence).
[11] In Guibert de Nogent, Geste de Dieu par les Francs : histoire de la première croisade, traduction française par Monique-Cécile Garand, Turnhout, éd. Brepols, 1998, p 243 et version originale dans Recueil des historiens des croisades. Historiens occidentaux, t. IV, Paris, 1879, p 228.
[12] Gouiran (G.), L’amour et la guerre. L’œuvre de Bertran de Born, t. I, Aix-en-Provence, 1985, p 188-189, vers 17-18. Le Gabardan était une vicomté landaise autour de la ville de Gabarret (nord-est du département des Landes).
[13] Petri Vallium Sarnaii Monachi, Hystoria Albigensis, éd. P. Guébin et E. Lyon, t. I, Paris, 1926, année 1211, p 253 [254] : « et Gasto de Bearno, quidam nobilis Vaschonie ».
[14] Ibid., t. II, Paris, 1930, p 37 : « … venit ibi ad eum nobilis quidam, princeps Vasconie, Gasto de Bearno… ».
[15] « Crònica del rei Jaume I el Conqueridor », in Les quatre grans cròniques, éd. F. Soldevila, Barcelone, 1971, pp 20-21, chapitre 33 : « que he la riquesa de Bearn en Gascunya ». Pour le contexte et la traduction anglaise de ce passage voir J. Shideler, A Medieval Catalan noble family. The Montcadas, 1000-1230, Berkeley, Los Angeles and London, 1983, p 155. Le vicomte Guilhem II de Moncade était le neveu du vicomte de Béarn Gaston VI de Moncade (+ 1214) et le père du vicomte Gaston VII.
[16] Il avait évoqué auparavant une autre personne nommée Guilhelma.
[17] Sansone (G. E.), Testi didattico-cortesi di Provenza, Bari, 1977, testo IV, p 254, vers 613-622.
[18] Guilhem Anelier, Histoire de la guerre de Navarre en 1276 et 1277, éd. Francisque-Michel, Paris, 1856, p 98, vers 1460-1461 : « E passet per Gascoynna, per la terra En Gasto, E venc a Sauba Terra, on l’ondreguon el Gasco ».
[19] Ibid., p 261, vers 4034 : « seynne dels Gascos ».
[20] Le Martinet d’Orthez, éd. J.-P. Barraqué, Biarritz, éd. Atlantica, 1999, p 104. Lettre d’Eudes de Calumpna attestant que deux Orthésiens ont fait un pèlerinage à Rome pour expier deux meurtres : ville Orthesii terre de Bearn in Vasconia.
[21] Ramon Muntaner « Crònica », in Les quatre grans cròniques, op. cit., p 817, chap. CLXVI et Ramon Muntaner, Crònica II, éd. Marina Gustà, Barcelone, 1979, p 23. Muntaner rapportait ici les négociations tenus à Oloron entre le roi d’Angleterre Edouard Ier et le roi d’Aragon Alfons/Alfonso III pour la libération du prince de Salerne, fils du roi Charles d’Anjou (11 juillet – 28 juillet 1287).
[22] Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Départements tome XXXVIII, éd. H. Loriquet, Paris, 1904, p. 180, manuscrit C 119, fol. 12v : fratrem B. de Parentinis, ordinis Predicatorum, provincie Tholosane et conventus Orthesii de Vasconia.
[23] Œuvres de Froissart, Chroniques, éd. K. de Lettenhove, t. XI, Bruxelles, 1873, pp 149 et 160.
[24] Dans son poème Le Dit dou Florin, voir Jean Froissart, « Dist » et Débats », éd. A. Fourrier, Genève, 1979, p 180, vers 169 : « De Berne en la Haulte Gascongne » et Tucoo-Chala (P.), Gaston Fébus, un grand prince d’Occident au XIVe siècle, Pau, 1976, p 124.
[25] In Archivo general de Navarra (1349-1387). II. Documentacion real de Carlos II (1364-1365), éd. T. Ruiz San Pedro, Fuentes documentales medievales del Pais Vasco 92, Saint-Sébastien, 1999, p 291, n°1295 : le messager Sancho López de Uriz se déplaça « … de Nauarre a Bourdeaux, et en Bearn et en aultres parties de Gascoigne plusiers foys ».
[26] Durrieu (P.), Les Gascons en Italie, Auch, 1885, p 138, n.2 : « Bertherandus de Orthes in Gasconia », donation de 1382 confirmée par le roi Ladislas de Durazzo le 18 juillet 1393, Archives de Naples, Registre Angevin n°363, fol. 131v°.
[27] Les troupes françaises menaient alors dans les Landes une offensive contre l’Aquitaine anglo-gasconne, ce qui explique ce siège et cette prise de Dax. Le comte de Foix-vicomte de Béarn, Marsan et Gabardan Gaston IV (Gaston XI en tant que vicomte de Béarn) (1436-1472) luttait avec ses troupes au sein de l’armée française, alors que beaucoup de Béarnais gardaient encore une attitude de neutralité bienveillante en faveur des Gascons du parti « anglais ».
[28] Chroniques romanes des comtes de Foix composées au XVe siècle par Arnaud Esquerrier et Miégeville, éd. F. Pasquier et H. Courteault, Foix-Toulouse-Paris-Pau, 1895, pp. 69-70 (en languedocien du Pays de Foix) : « Quand Dax se rendec, Blanquafort et sas gens entren en Bearn ; los Bearnes se leven contra lor et à Mespleda foc la batalha oun los Bearnes morin […]. Aquy se complic la professia de la gran batalha, que se devia fer en Gascogna ».
[29] Harff, A. von, The Pilgrimage of Arnold von Harff, traduction anglaise par M. Letts, Londres, 1946, p. 264.
[30] « Itinéraire de Bruges », in Le Livre de la description des pays de Gilles le Bouvier dit Berry, éd. E. T. Hamy, Paris, 1908, Appendice IV, p. 208.
[31] Le capitaine catholique Jean d’Antras de Samazan, originaire de l’actuel département du Gers, distinguait continuellement les Béarnais des Gascons dans son récit des guerres de religion en Gascogne (écrit vers 1590-1600). En effet, les Béarnais venaient alors d’une principauté indépendante du royaume de France qui admettait officiellement le protestantisme comme religion. Voir Mémoires de Jean d’Antras de Samazan, seigneur de Cornac, éd. J. Carsalade-du-Pont et Ph. Tamizey de Larroque, Sauveterre-de-Guyenne, 1880, passim.
[32] Pourtant les textes béarnais contemporains établissaient déjà une distinction entre le Béarn et la Gascogne. En fait, il ne faut pas s’y tromper : la Gascogne en question était la Gascogne dite « anglaise » ce qui signalait que l’on indiquait ici le duché d’Aquitaine ou de Guienne uni avec l’Angleterre et non la Gascogne « humaine », culturelle et linguistique. Voir Tucoo-Chala (P.), « Aux frontières du Béarn, de la Navarre et de la Gascogne (XIIe – XVIe siècles) », Bulletin de la société de Borda, 1962, pp 235-250.
[33] En 1562, dans une affaire de succession intéressant la Maison de Foix, un arrêt du Parlement de Paris du 22 mai mentionne des « pièces vieilles et antiennes estans en langaige byernois et gascon » qui ont été traduites en « langaige vulgaire françois ». Plus loin, les mêmes documents sont en « langaige gascon et byernois ». Archives Nationales. Parlement de Paris X1a 1602, f° 285 v°, copie de M. Henri Courteault publiée par les Reclams de Biarn e Gascougne, 1er juin 1910, pp 118-119. De même, le Béarnais Nicolas de Bordenave, pasteur (‘ministre’) de Nay de 1565 à 1601, attesté comme historiographe du roi de Navarre en 1577-1578, indiquait dans son Histoire de Béarn et de Navarre, terminée après 1591, que Jeanne d’Albret avait fait venir en Béarn en 1563 Jean-Raymond Merlin, un ministre de l’église calviniste de Genève, ainsi que « plusieurs autres savans personnages, la plus part de la langue gasconne et béarnoise, pour prescher au peuple en son langage », in Bordenave (N.), Histoire de Béarn et de Navarre, éd. P. Raymond, Paris, 1873 p 116.
[34] Los Psalmes de David metuts en rima bernesa, par Arnaud de Salette, éd. Darrigrand (R.), Orthez, 1983, p XLI. Cet ouvrage publié en 1583 était en fait terminé en 1571.
[35] Il n’y a qu’à lire la déclaration de Pè de Colom, un représentant des Etats du Béarn, contre le projet d’annexion du Béarn par la France (février 1617) : « Et voici cette petite nation de Béarn, cette poignée de gens, pygmées en puissance, vermisseaux de terre, Sybarites [= gens mous] en leur démarche, vous regardent [Français] d’un visage assuré, vous font la nique et se maintiennent en terre souveraine séparés de votre royaume florissant, lèvent la crête, élèvent leurs sourcils, haussent de leurs corps et sortent des flancs de leur mère avec cette devise sur leur front : De la liberté ou la mort », in Tucoo-Chala (P.), La vicomté de Béarn et le problème de…, op. cit., p 131. Après avoir mené sans rencontrer de résistance une expédition militaire en Béarn, le roi Louis XIII fit enregistrer un édit proclamant l’unité du Béarn à la France (20 octobre 1620) faisant suite à l’édit rétablissant complètement le culte catholique (16 octobre 1620).

III- Les véritables origines historiques de la prétendue « croix occitane ». Mariages et successions autour de la Provence (auteur: Guilhem Pépin) in Jean Lafitte et Guilhem Pépin, La “Langue d’oc” ou leS langueS d’oc ?, 2009, Annexe III, pp. 197-204.
 
An.III-1 – Mariages et successions autour de la Provence

Au départ, il y a une sorte d’indivision de la Provence entre les différentes branches de la famille de ses marquis-comtes et cette indivision va causer des problèmes dès que l’héritage des trois principales branches va tomber par mariage dans d’autres familles.
La première famille “extérieure” est celle de Toulouse, lorsque Emma, fille du co-comte de Provence Roubaud II (965-1008), épouse le comte de Toulouse Guilhem Taillefer († 1037), transmettant à leurs descendants ses droits sur la Provence.
C’est ensuite Dolça (Douce) de Gévaudan, fille de Gerberga de Provence, elle-même fille de Bertran II, co-comte de Provence (1062-1090), qui se marie avec le comte de Barcelone Raimon-Bérenguer III († 1131) et transmet de même à leurs descendants ses droits sur une partie de la Provence.
Enfin, Azalaïs († v. 1150), fille de Guilhem VI Bertran, co-comte de Provence (1053-1065), se marie à Ermengol, comte d’Urgel en Catalogne († 1092) et transmet à leurs descendants ses droits sur la Provence. Ils deviendront ce que l’on a appelé les comtes de Forcalquier.
Convoitant chacun l’ensemble de la Provence, les comtes de Toulouse et les comtes de Barcelone vont se livrer une guerre féroce pendant tout le XIIe siècle. Plusieurs “paix” vont se succéder, mais elles suivront toutes plus ou moins le tracé de la paix de 1125 où le comte de Toulouse obtient la Provence située au nord de la Durance (le Comté Venaissin et la suzeraineté sur le Valentinois), soit le futur marquisat de Provence, et le comte de Barcelone obtient les terres entre la Durance, le Rhône et la mer, soit le futur comté de Provence.

An.III-2 – La croix dite « de Toulouse » vient de Provence

Aux Xe-XIe siècles, donc avant l’apparition des armoiries, les marquis-comtes de Provence avaient pour emblème proto-héral­dique une « croix cléchée, vidée et pommetée », c’est-à-dire la croix que l’on connait aujourd’hui comme « croix de Toulouse ».
Lorsque les armoiries apparaissent au XIIe s., les comtes de Toulouse prennent cet emblème pour armoiries afin d’afficher leurs droits légitimes sur la Provence. Selon Laurent Macé c’est Raimon V (1148-1194) qui en eut l’initiative vers 1165 [1].
Les comtes de Forcalquier qui prirent jusqu’à la fin du XIIe siècle le titre de comte de Provence en firent autant.
À la fin du XIIe s. et au début du XIIIe s., les vicomtes de Marseille, fidèles assidus des comtes de Provence, utilisent la même croix comme armoiries. Cela ne veut pas dire obligatoire­ment qu’ils descendent des comtes de Provence (du moins par les mâles), mais il arrivait que des vassaux prenaient les mêmes armoiries que leurs seigneurs. D’autres menus seigneurs en firent autant, comme les seigneurs de Monteil (Valentinois) qui utilisaient trois croix cléchée dans leurs armoiries.
De plus, les seules monnaies des comtes de Toulouse marquées de la croix cléchée étaient celles frappées dans le Comtat Venaissin, celles frappées à Toulouse en étant totalement dépourvues.

An.III-3 – Les comtes de Barcelone optent pour les pals

Contrairement aux comtes de Toulouse et aux comtes de Forcalquier, la troisième famille descendante des marquis-comtes de Provence, soit les comtes de Barcelone (rois d’Aragon après 1162), adopta pour armoiries un palé d’or et de gueules (quatre pals rouges verticaux sur fond jaune) qui serait tiré de la bannière des rois de Bourgogne-Provence.
Sans doute était-ce pour se différencier des deux autres branches, mais aussi pour prendre un emblème de rang royal supérieur à celui des marquis-comtes de Provence.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, pourtant, ils n’ont pas abandonné la croix des comtes de Provence : ils firent frapper sur leurs monnaies provençales (et uniquement sur elles) une croix aux branches égales terminée par trois points formant un triangle (monnaie appelée “le coronat”). Bref, il s’agit ici tout simplement d’une autre version de la croix cléchée des marquis-comtes de Provence…

An.III-4 – Compétition et non union !

Si l’on voulait refaire l’histoire, on verrait là une manifesta­tion du sentiment d’une “occitanité” commune. Mais on voit bien qu’il n’en est rien : il ne s’agissait que d’affirmer des droits et prétentions dynastiques sur une terre extrêmement contestée entre deux puissances “régionales” de taille européenne (Tou­louse versus Barcelone) et, tout comme aujourd’hui sinon bien plus, un conflit genère aussi une “guerre” ou une “compétition” des emblèmes et des symboles.

An.III-5 – Les armoiries de la Provence

Les destinées politiques et dynastiques de la Provence vont faire tomber en désuétude l’usage de la croix cléchée, mais le palé d’or et de gueules va survivre à l’extinction de la dynastie catalano-aragonaise (mort du comte Raimon-Bérenger V en 1245) puisque son successeur, Charles Ier, comte d’Anjou (frère cadet de Saint Louis) se maria avec Béatriz, sa fille et héritière.
Par Béatriz, cette première dynastie d’Anjou descendait directement des comtes catalano-aragonais de Provence. Jusqu’à son extinction en 1382, ses membres, par ailleurs rois et reines de Naples, mettent au revers de leurs sceaux l’écu palé d’or et de gueules le plus souvent associé à leur titre provençal, alors que l’avers de leurs sceaux comporte leurs armoiries dynastiques capétiennes (un semi de fleurs de lis avec un lambel rouge de trois points). Il apparait donc ici assez clairement que le palé est associé au comté de Provence.
Mais 1382 marque l’avènement de la seconde maison d’Anjou, sans aucun lien dynastique avec les anciens comtes catalano-aragonais ni avec la précédente, sauf que ses membres étaient ducs d’Anjou; c’étaient, de plus, des Valois. Dès lors, l’usage de l’écu palé au revers du sceau disparait au seul profit de l’écu au semi de fleurs de lis au lambel rouge de trois points ou de compositions héraldiques bien plus complexes, montrant les armoiries de toutes les possessions ou prétentions de cette seconde maison d’Anjou.
L’écu palé or et gueules réapparait toutefois à deux reprises dans des sceaux de cette seconde maison d’Anjou, mais pour des raisons tout à fait différentes. Avec l’écu au semi de fleurs de lis et au lambel, il partage l’écu de Yolande… d’Aragon (fille du roi Joan Ier d’Aragon), ce qui explique sa présence. De même, quand son deuxième fils René (le “bon roi” René) fait figurer l’écu palé devant toutes ses autres armoiries (ex. en 1472), ce n’est que parce qu’il prétend au trône aragonais. Ses autres sceaux en sont totalement dépourvus.
Tout indique donc que l’écu palé d’or et de gueules utilisé pour représenter héraldiquement le comté de Provence est tombé en désuétude pour cet usage après la fin de la première maison d’Anjou en 1382.
Dès lors, les seules armoiries qui restèrent associés au comté de Provence sont celles composées d’un semis de fleurs de lis avec un lambel rouge à trois points qui furent celles des deux maisons d’Anjou. Elles étaient avant 1382 liées surtout à la première maison d’Anjou et au royaume de Naples, mais elles commencèrent peu à peu à représenter le comté de Provence après 1382. (Le Comtat Venaissin ne faisait pas partie du comté de Provence, mais tout le monde convenait qu’il était provençal.)
Après l’union-association des comtés de Provence et de Forcalquier avec le royaume de France en 1483, les armoiries “angevines” furent simplifiées pour aboutir aux armoiries de la province de Provence d’Ancien Régime, soit celles à la fleur (unique) de lis au lambel rouge à trois points.
D’autre part, pour marquer la continuité et la légitimité du pouvoir communal, les villes conservaient généralement les emblèmes de leurs premiers sceaux dans les sceaux postérieurs. Ainsi, la ville d’Aix-en-Provence a gardé l’écu palé de Proven­ce jusqu’à nos jours, sans interruption.
Au XIXe siècle, suivant les armoiries d’Aix et désirant se rattacher à l’époque des troubadours, les régionalistes proven­çaux adaptèrent en drapeau les armoiries palées d’or et de gueules en plaçant les pals verticalement.

An.III-6 – De la croix des comtes de Toulouse à la croix de la province du Languedoc

Après la réunion du comté de Toulouse au domaine royal français en 1271, il n’y eut donc plus aucun comte de Toulouse. Et pourtant, les armoiries comtales survécurent car les comtes de Toulouse avaient été inclus par les rois de France parmi les six pairs de France qui devaient être présents à leur sacre à partir du premier quart du XIIIe siècle. En fait, il s’agit d’une pure fiction et aucun comte de Toulouse n’a participé à un sacre royal. Mais comme la présence des six pairs était nécessaire pour qu’un sacre fût légitime, on désignait lors de chaque sacre un seigneur qui tiendrait le rôle du comte de Toulouse. Les armoiries des comtes de Toulouse sont donc restées constamment vivantes grâce à cet usage très important pour le royaume de France.
En outre, bien évidemment, la croix des comtes de Toulouse continuait à être représentée sur les sceaux de certaines villes du Toulousain, du Lauraguais, du Quercy, du Rouergue, de l’Agenais et de l’Albigeois qui ont eu leur premier sceau sous les deux derniers comtes de Toulouse : ainsi on peut toujours la voir sur les armoiries de la ville de Toulouse depuis le début du XIIIe siècle, tenue par l’agneau pascal.
La constitution des États dits de « la langue d’oc » à partir de 1346 et la limitation de cette « langue d’oc », après 1360, aux trois sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire fondent peu à peu la province de Languedoc, qui gardera le même territoire jusqu’en 1789. L’existence continuelle des États de Languedoc renforce celle de la province. Et quand ces États éprouvèrent le besoin de se choisir un emblème, ils prirent tout naturellement les armoiries des comtes de Toulouse, les seuls princes méridionaux qui avaient dominé peu ou prou l’essentiel de la province du Languedoc. La croix des comtes de Toulouse devint donc l’emblème héraldique de la province du Languedoc comme le prouvent amplement les jetons des États du Langue­doc frappées aux XVIIe et XVIIIe siècles. Et elle le restera jusqu’à la disparition de cette province en 1789.

An.III-7 – La « croix occitane » : l’interprétation occitaniste de
la croix du Languedoc [2]

Issu du Félibrige, le mouvement occitaniste a émergé dans le Languedoc, comme nous l’avons vu plus haut (§§ 3-2-1 et 3). Il n’est donc pas étonnant que des écoles félibréennes languedo­ciennes aient utilisé cette croix comme emblème dans leurs publications puisqu’il ne s’agissait ici que de l’emblème du seul Languedoc. On peut ainsi citer L’Escolo Moundino de Toulouse qui, à partir de la fin du XIXe siècle, l’utilise sur sa revue La Terro d’Oc, avec en arrière-plan l’étoile du Félibrige, La Cigalo Narbouneso (de Narbonne) ou encore La Lauseta Rabastinholo (de Rabastens, dép. Tarn), toutes deux fondées en 1911.
L’Escola Occitana, fondée en 1919 par Prosper Estieu, Antonin Perbosc et Joseph Salvat, promeut la première version de l’occitanisme avec sa revue Lo Gai Saber. Il faut en fait attendre 1929 pour que la croix de Toulouse-Languedoc appa­raisse dans un supplément du Gai Saber nommé La Rampelada del Colètge d’Occitania; elle est placée derrière les armoiries de Castelnaudary, ville où était rédigé ce supplément. Il est donc difficile de savoir s’il s’agit ici d’une croix uniquement langue­docienne ou si on lui donnait déjà une signification s’étendant à tous les pays d’oc. À partir de 1936, la croix de Toulouse-Languedoc est arborée sur la bande d’envoi du Gai Saber avec en arrière-plan une carte du sud de la France, ce qui indique qu’elle est ici employée comme un emblème pan-« oc », ce que les militants occitanistes appelleront désormais, mais jamais exclusivement, la « croix occitane ». Celle-ci sera présente sur la couverture de cette même revue à partir de 1958.
La première association occitaniste pan-« oc » est la Société d’études occitanes (S.E.O.) fondée en 1930. Son logo, créé en 1941, arbore cette croix avec la devise La fe sens obras, morta es (La foi sans œuvres est morte), reprise des Cathares qui l’avaient puisée eux-mêmes dans l’Épître de St-Jacques.
Ce logo sera repris en 1945 par l’Institut d’Etudes Occitanes (I.E.O.) avec les pals de gueules et d’or représentant les Cata­lans, ce qui montre la proximité de l’occitanisme avec le catala­nisme qui, pourtant, n’était déjà pas à la remorque du premier mouvement, bien au contraire !
Depuis la croix de Toulouse-Languedoc, renommée « occita­ne » – a fait florès, essentiellement dans l’ancienne province du Languedoc, ce qui est assez logique. Elle a été par exemple adoptée dans les années 1980 pour former les logos de la ville de Toulouse et de la région administrative Midi-Pyrénées dont cette ville est le chef-lieu.
An.III-8 – Excès militants et résistances
Utilisant le drapeau à la croix de Toulouse-Languedoc à la façon d’un drapeau “national” et comme l’emblème “commun” d’une hypothétique « Occitanie » et d’une langue « occitane » unique, les militants occitanistes en sont arrivés à vouloir systématiquement marquer de ce symbole des territoires et des personnes qui ne l’ont jamais utilisé pour un quelconque usage, comme la Gascogne, le Béarn, le Périgord, le Limousin ou l’Auvergne.
Ce mouvement a pris récemment de l’ampleur surtout pour tout ce qui touche la langue. Par exemple, la croix dite « occita­ne » est actuellement représentée très régulièrement sur des ouvrages, des disques ou des affiches annonçant des mani­festations culturelles ne concernant en fait que le gascon et le béarnais, par exemple.
L’occitanisme en vient même à associer parfois la croix des comtes de Toulouse de la dynastie de St-Gilles à leur rival et ennemi le duc d’Aquitaine Guilhem IX, connu comme le pre­mier troubadour !
Reconnaissons néanmoins que deux petites régions périphéri­ques de la Gascogne eurent cette croix dans leurs armoiries :
– la seigneurie de l’Isle-Jourdain, à mi-chemin entre Auch et Toulouse; ses seigneurs l’adoptèrent en tant que parents et voisins des comtes de Toulouse [3];
– et les villes de Mézin (Lot-et-Garonne, au sud-ouest de Nérac) et de Montréal-du-Gers (Gers, à l’ouest de Condom), en Agenais gascon; elles mirent cette croix sur leurs sceaux [4] puisque l’Agenais était devenu possession des comtes de Toulouse à la suite d’un traité de paix de 1196 par lequel le roi Richard Cœur de Lion, duc d’Aquitaine, donnait sa sœur Jeanne en mariage au comte de Toulouse Raimon VI, avec pour dot l’Agenais, pour lequel ce dernier lui rendrait hommage.
Or comme on l’a rappelé plus haut à propos des armoiries d’Aix-en-Provence, les emblèmes des premiers sceaux munici­paux étaient le plus souvent conservés dans les sceaux posté­rieurs, sans égard aux changements politiques intervenus depuis. Par conséquent, la croix de Toulouse ne s’est trouvée dans trois armoiries de la périphérie gasconne que pour des raisons politiques anciennes, sans le moindre aspect linguistique ou identitaire au sens moderne.
En revanche, la masse de la Gascogne et du Béarn a toujours considéré cette croix comme étrangère, même parmi les occita­nistes jusqu’à une date récente : nous l’avons cherchée en vain sur les couvertures et pages 1 des 218 numéros de la revue Per noste – País gascons de l’association occitaniste gasconne Per noste, de juin 1967 à octobre 2003, bien que, dès le n° 1, la cou­verture affiche le sigle I.E.O. et son développement Institut etc.
Néanmoins, le n° 33 de Nov.-Déc. 1972 publiait un joli conte de Roger Lapassade, fondateur de Per noste, où il était question d’une jeune fille prise en stop en se rendant à une soirée d’infor­mation occitaniste; elle portait à une chainette « une croix dorée faite de quatre longs triangles réunis par la pointe et couronnés chacun par trois petites perles ». On reconnaît la croix de Toulouse, déjà diffusée comme bijou dans les milieux occita­nistes, mais Lapassade ne la nomme pas davantage… et conclut le conte en laissant entendre que la jeune fille n’avait été qu’un songe, ou un sortilège de quelque fée noctambule.
Ce n’est qu’avec un changement total de présentation de la revue (format A4, couleur, etc.) que son n° double 219-220 de novembre 2003 affiche pour la première fois la fameuse croix, mais dans la reproduction d’un prospectus; le suivant aussi, dans une photo de manifestants enveloppés dans un drapeau occitan. Mais la croix occitane n’est toujours pas un élément organique de la couverture, pas plus qu’on ne la voit sur celles des ouvrages édités par l’association.
Et l’on sait que Roger Lapassade ouvrit son dernier recueil de poèmes La cadena (La chaine), 1997 par Drapèus arlats (Drapeaux mités), écrit en 1994 : des trois qu’il a suivis dans sa vie, deux l’ont trompé, le sang et or (occitaniste à la croix de Toulouse) et le tricolore; « seul le carré béarnais […] et ses deux vaches rouges dans l’or du blé mûr » ont réjoui son cœur.
 
Voilà donc l’arrière-plan historique et héraldique, il est vrai très complexe, des réintroductions modernes d’armoiries, effec­tuées souvent dans l’ignorance de l’essentiel de cette histoire. Mais même les historiens étudient peu ces problèmes d’emblé­matique et l’ignorance du grand public est donc assez excusable. Du moins avons-nous essayé d’y remédier dans la mesure de nos connaissances.
 
[1] Macé (L.), Les comtes de Toulouse et leur entourage, XIIe – XIIIe siècles, Toulouse, 2000, p. 322.
[2] La plupart des éléments de ce § An.III-9 proviennent de Raymond Ginouillac, La Croix Occitane, Réalmont, I.E.O. Tarn, éd. de 2006, p. 49.
[3] Laplagne-Barris (P), Sceaux gascons du Moyen Âge, Archives historiques de la Gascogne, 1re partie, Paris-Auch, 1888, pp. 171-180. Voir aussi L. Macé, op. cit.
[4] Laplagne-Barris (P), Ibid., 3e partie, Paris-Auch, 1892, pp. 563 (sceau de Mézin appendu à un acte de 1243) et 570 (sceau de Montréal-du-Gers appendu à un acte de 1354).


 La Gascogne chez les Gallois
 
Note de lecture 3
par Philippe Jouët-Momas
Avant de se rencontrer sur les terrains de rubi, Gascons et Gallois avaient eu le temps de se côtoyer au sein de l'Empire des Plantagenêt (nombre de chroniques et récits font état de mercenaires ou de réguliers gascons dans les rangs anglais. Tandis que les Gallois ont le grand arc, les Gascons manient l'arbalète.), et même bien avant, au temps où le pays de Galles n'était encore qu'une partie de l'île de Prydein. Voici quelques  jalons sur ce voisinage occasionnel, conséquence de la situation maritime de ces deux contrées de l'Europe atlantique.
 
 
1. La Gascogne dans les Triades galloises et l'histoire mythique
 
Les triades sont un genre littéraire qui a connu au pays de Galles un emploi didactique éminent. Sont notamment connues les quatre-vingt-seize Trioedd Ynys Prydein ou Triades de l’Île de Bretagne (TYP)[1] contenues dans des manuscrits des XIIIe et XIVe siècles pour les plus importants. Le noyau originel de TYP est un index de références traditionnelles, historiques, poétiques (à substrat mythologique) élaboré par les bardes comme outil de mémorisation typologique[2]. Certaines triades devaient être oralement fixées déjà aux IXe et Xe siècles.
 
On lit dans TYP 35 que Caswallawn fut le conducteur d’une des Trois grandes Levées menées par Elen Lluiddawc « Conductrice-d’Armées » et Cynan son frère qui ne revinrent jamais sur l’île de Bretagne :
 
            … Ac aethant y gyt a Chaswallavn eu hewyt(h)yr drwy vor yn ol y Cesaryeit. Sef lle y mae y gwyr hynny yg Wasgwyn.
 
            « … Ils allèrent avec Caswallawn leur oncle de l'autre côté de la mer  à la poursuite des Césariens. L'endroit où se trouvent ces gens est en Gascogne. »
 
Caswallawn (nom identique au Casibellaunus de B. G. V, 11, 18-22) est un personnage para-historique de la tradition brittonique. TYP no 67 le met au nombre des Cordonniers d’Or en évoquant son voyage à Rome « pour chercher Fflur ». Selon TYP no 71 il est  l'un des Trois Amoureux (Serchawc) de l’Île de Bretagne avec Cynon et Drystan. Dans le Mabinogi sa fonction est mythologique.
 
Caswallawn a donc battu les Romains, repris Fflur (Flora), objet de leur rivalité (TYP n° 71). La Gwasgwyn dont il est question représente une bonne partie du littoral de la Gaule, dont le secteur armoricain avait été confié par les Romains, dès le IVe s. et sans doute avant, à la garde de foederati brittoniques, d'où la Bretagne continentale ou Letavia.
 
Une autre tradition a pu interférer avec les Triades : dans l'Historia Regum Britanniae, 17-20, l'éponyme brittonique Brutus passe en « Aquitaine », à l'embouchure de la Loire avec son associé Corineus (éponyme de la Cornouailles). Ils affrontent le roi Goffarius et ses Pictavienses, le battent mais rembarquent (18 Regnabat tunc in Aquitania Goffarius Pictus, ejusdem Patriae rex. 50 (…) victoria potientur Troes et regem Goffarius eum Pictaviensibus suis in fugam propellunt). Goffarius est sans doute le célèbre Gaïffer, Wai(o)farius, de Bordeaux. C'est la Renommée qui a annoncé l'arrivée des « Troyens » à Goffarius. Ses « Pictaviens » ont pu se confondre avec les Pictes quasi homonymes. L'HRB synthétise ici des éléments de diverses époques[3].
 
Avec son initiale gw- le nom Gwasgwyn montre un emprunt à une forme en gua /gwa/, antérieure au passage roman à /ga/ (avant le XIe s. de toute façon). Chotzen a estimé que le nom de Gwasgwyn n'est devenu familier en Grande-Bretagne qu'après le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri II en 1152. Mais, objecte Mme Bromwich, avant cela gwasgwyn désignait des chevaux. La voie commerciale avait déjà fait connaître le pays et ses productions. Quant aux événements plus anciens, ils ont dû laisser des traces : on trouve dans les bribes de tradition des Triades et la littérature épique de l'HRB un écho des grands mouvements qui agitaient l'Empire romain finissant. La version galloise du Pèlerinage Charlemagne (Pererindod Siarlymaen) a pu contribuer a maintenir le nom. L'emploi du nom Gascogne est de toute façon significatif du prestige de ce pays au-delà de l'Aquitaine administrative, un prestige sans doute plus ancien que les aventures proprement anglaises sur le Continent. Le breton possède les formes anciennes Gwaskogn (le pays) et gwaskon. (nom et adjectif).
 
 
2. Vins et chevaux de Gascogne dans la littérature et la poésie
 
La Gascogne entre dans la poésie galloise dès Llywarch ap Llewelyn dit Prydydd y Moch, floruit 1173-1220, et Cynddelw, floruit 1155-1200[4].
 
La Gascogne était réputée pour ses vins. Parmi les produits de la vigne nommés par le poète Guto'r Glyn (ca 1435 - ca 1493) on trouve ceux du Rhin, mais aussi ceux de Baiwn (Bayonne), Bwrdiaws (Bordeaux) et Gasgwin « Gascogne » en général. On attendrait la forme Gasgwyn mais il semble bien que l'influence du nom du vin, gwin, a attiré la graphie vers le i ! Phonétiquement Bwrdiaws /bur'djaws/ suppose une forme française, due sans doute aux intermédiaires commerciaux.
 
Guto'r Glyn célèbre ainsi les caves de Raglan (poème 20a, 29-34) :
 
            Naw seler nis cymerwn
            Islaw'r haul am seler hwn,
            Bwrdiaws Nudd yr Herbardiaid,
            Baewn chwaer heb win ni chaid,
            Gasgwin, genefin y fed ;
            Glyn Rhin, drwy Raglan y rhed.
 
            « Neuf celliers je ne prendrais pas,
            Sous le soleil, en échange de ce cellier-là ;
            Bordeaux de Nudd de (la maison des) Herberts[5],
            De Bayonne la sœur, qu'on ne saurait trouver dépourvue de vin,
            Gascogne, séjour de l'ivresse !
            La Vallée du Rhin, elle coule dans Raglan. »
 
Le poète, qui avait apprécié la générosité du prince, évoque dans son élégie sur la mort tragique de William Herbert en 1469 ces « vignes que fut Raglan pour la nation ; Infortuné celui qui ne voit ses vins deux fois »,
 
            Gwinllan fu Raglan i'r iaith,
            Gwae ni w?l e gwyn eilwaith[6].
 
Une autre pièce du même poète évoque sa rencontre avec son confrère Hywel Dafi à la cour des Herbert[7] : devant les murailles du château il voit en même temps, tel un saint Paul, le Ciel représenté par le vin de Bordeaux, et la souffrance par des hors-la-loi en armes, diptyque qui convient à cette époque tourmentée :
 
            Gwelaf innau, gwal feinin,
            Baradwys Gwent, Bwrdiws Gwin
            A phoen herwyr ...
 
            « Quant à moi, je vois un mur de pierre,
            Le Paradis du Gwent, vin de Bordeaux,
            Et la peine de hors-la-loi ... » 
 
On n'en conlura pas que les grands poètes de cour du pays de Galles se trouvaient constamment en état d'ébriété. Pas tout le temps.
 
On admirait les chevaux de Gascogne[8], au point de les admettre dans le lexique : g(w)asgwyn est un étalon, gwasgwynes une jument de Gwasgwyn[9].
 
Dafydd ap Gwilym (XIVe siècle) espère que le méchant Jaloux, Eiddig, ne reviendra pas d'une expédition guerrière et le laissera enfin seul avec l'aimée (Ddymuno lladd y G?r Eiddig). Il invoque les éléments et la mer, souhaite que le bateau soit pris dans un mauvais courant,
 
   26     llun ei hwyl yn llawn heli.
            Gwisg ei phen fo'r ffrwd wen wawl,
            Gwasgwynes y gwaisg ganawl.
 
            « La forme de ses voiles chargée de brume.
            Qu'un vêtement pour sa tête soit le courant radieux,
            Une jument de Gascogne du rapide chenal ... »
 
Un autre poème, Cyfeddach, évoque la douceur des agapes :
 
   11     Petem Ddyw Pasg yng Ngasgwyn,
            Buan fydd, mi a bun fwyn,
            Didiaw oedd pai'n diawdlyn
            Er claer dwf o'r clared ynn.
 
            « Si nous étions un jour de Pâques en Gascogne –
            Ce sera bientôt –, moi et la gentille jeune fille,
            Généreux serait notre paiement pour la boisson,
            En vue pour nous d'un flot brillant de clairet. »
 
 
28 Hawdd yf a w?l ei hoywddyn.
« Aisément boit celui qui voit sa mie joyeuse. »
 
 
Quittons nos Gallois sur ces bons sentiments.
 
 
Ph. Jouët-Momas
 
[1] Éditées sous ce titre et commentées par Rachel Bromwich dans Trioedd Ynys Prydein3 (= TYP), University of Wales Press, Cardiff, 1991.
[2] G. J. Williams et E. J. Jones, Gramadegau’r Penceirddiaid, Caerdydd, 1934, lxxxviii, xci.
[3] Les premiers textes de l'Histoire des rois de Britannie ont paru au début de 1136. Maltraitée par l’hypercritique du début du XXe siècle, l’HRB contient des éléments historiques certains, par exemple tout ce qui concerne les levées militaires de Maximien en Britannie (voir Léon Fleuriot, Les Origines de la Bretagne, Paris, 1980 ; R. Bromwich, TYP, pp. 74-83). Il semble ignorer largement la part orale de la tradition galloise. Le succès immense de l’HRB a pu recouvrir des traditions antérieures (R. Bromwich, « The Character of Early Welsh Tradition » dans Studies in Early British History, N. K. Chadwick éd., 1954, 83-136). Le Brut Tysilio, une versions galloise de l'HRB, reproduit cette histoire (Myvyrian Archaeology, 449 ss).
[4] Pour le premier : dans le Livre Rouge de Hergest 1420, 3 Poetry from the Red Book of Hergest, éd. J. G. Evans, Llanbedrog, 1911 ; pour le second : dans le Livre Noir de Carmarthen 104, 15.
[5] Illustre famille de Raglan (Rhaglan), en Gwent (Monmouthshire).
[6] Marwnad  Wiliam Herbart, 55.
[7] Ymryson Guto'Glyn a Hywel Dafi yn llys Syr Wiliam Herbert, 22 (Geiso Hywel Dafi allan o Raglan.)
[8] Par exemple dans les Istoryaeu Seint Greal, ms Peniarth 11 p. 143v l. 10, paraît un jeune homme qui conduit un  cheval gascon, gwasgwynvarch (g6asg6ynvarch), mot composé avec march « cheval », pl. gwasgwynveirch
[9] Les dictionnaires gallois modernes usuels traduisent « Gascogne », « cheval ou vin gascon », « gasconnade ». Le dictionnaire de W. O. Pughe (1831) indique les sens : a gentle rising ; a smooth hill ; the hinder thigh of a horse, or a gascoin ; a managed horse, or steed ; the country of Gascony, gwysgwyn genymdaith « a retinue of steeds ».
 
CLARIS ET LARIS, D'AVENTUREUX GASCONS
 
  Note de lecture 2
par Philippe Jouët-Momas
Les Narbonnais[1] ne sont pas la seule occasion de s'illustrer que des Gascons romanesques aient eue dans l'imaginaire médiéval. Les héros du long roman de Claris et Laris, composé dans la deuxième moitié du XIIIe siècle par un anonyme qui y a accumulé les signaux littéraires et les coups d'épée dans un esprit peu porté à la mystique[2], sont deux jeunes garçons de la cour du roi de Gascogne[3] Ladon : Claris et Laris le propre fils du roi.
 
  Amoureux de la reine Lidaine –  une fille de l'empereur de Germanie et petite-nièce du roi Arthur –, le jeune homme commet bien des étourderies : pour un peu il se serait entaillé la main au lieu des mets dont on l'a chargé. Le vieux roi, ainsi que sa très jeune épouse qui a remarqué le trouble de Claris, l'envoient s'instruire auprès du roi Arthur. Laris l'accompagne. Les deux compagnons raniment le courage des chevaliers de la Table Ronde par leur enthousiasme. De retour après avoir surmonté les sortilèges de Brocéliande, ils combattent en Espagne l'odieux Savari qui avait enlevé Lidaine pour en faire son épouse. Veuve, la jeune reine épousera Claris qui a si bien préservé le trône de Gascogne.
 
  Reprise du schéma dioscurique déjà exalté par Roland et Olivier, non dépourvu d'indications mythiques (Morgena et Madoina de Brocéliande me paraissent tirées des Morgen et Mazoe de Geoffrey de Monmouth ou d'une source voisine), le récit fait penser au statut de ces jeunes sans terre qui avaient fourni dans les siècles précédents une bonne partie de la chevalerie. C'est un peu différent de ce que seront les Cadet
s de Gascogne, car l'enjeu est royal, mais reflète encore l'esprit d'aventure. Comme le dit l'auteur, « le succès est impétueux et n'attend pas le jour du Jugement. » Visiblement, les deux amis ont eu le nhac nécessaire.
 
[1]Voir ici ma Note de lecture 1.
[2]Corinne Pierville : édition du texte Claris et Laris, Paris, 2008 ; étude du texte Claris et Laris, Somme romanesque du XIIIe siècle, Paris, 2008 ; traduction du texte, Paris, 2007 (Champion éd. pour les trois).
[3]Une fois au moins la Gascogne est mentionnée avec l'Aquitaine, sans nuances. Dans le roman le nom Gascogne l'emporte : Aquitaine était une désignation administrative et politique ; Gascogne retenait la charge légendaire et connotait un certain caractère, une psychologie particulière.
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