PARUTIONS ET COMPTES RENDUS
 

Modèles linguistiques
Tome XXXIII, année 2012, vol. 66 Grammaire et linguistique comparées
des langues romanes (I) * Langues et cultures régionales de France
Textes réunis par Jean-Marie Puyau et André Joly Mise en page de Dairine O'Kelly

0.            Avant-propos

I.              Questions de dénomination

1.       Les langues régionales face au français
Henriette Walter

2.         L'identification des langues
Philippe Blanchet

II.            Perspectives historiques

3.          Et l'Aquitaine devint romaine
Jean-Pierre Brèthes

4.          Genèse et évolution de l'identité gasconne,
du haut Moyen-âge auXVlf siècle

Guilhelm Pépin

III.          Les mystères de la toponymie

5.          Transparence(s) et obscurité(s) de la toponymie pyrénéenne
Jean-Louis Massoure

6.          Toponymie des montagnes d'Ossau
Geneviève Marsan

7.          Toponymie non romane de la plaine de Nay
Joseph Rebenne

IV.           Sociolinguistique

8.          Les langues d'oc d'Aquitaine : compétences,
dénominations.
             Lecture non occitaniste de l'enquête Sociolinguistique

du Conseil régional d'Aquitaine (2008) 

Bernard Moreux

V.             Deux prosateurs béarnais classiques

9.          Graphie et prononciation du béarnais
Jean-Marie Puyau

10.        Notices biographiques (Camelat et Palay)
André Joly

11   «La bugade », petite pastorale pour jeunes filles (1921) Simin Palay : traduit et commenté par A. Joly (Radio-lavoir)
 
12.      La couhessioû dou Yantin (1933) Miquéu de Camelat traduit par A. Joly (La confession de Jeannot)
 
Manifeste pour la reconnaissance du béarnais et du gascon 
Collectif Modèles linguistiques 
 
 
En suspens depuis plusieurs années dans l’attente d’une révision constitutionnelle qui jamais ne vient, le destin des langues dites régionales, ou mieux, minoritaires, va peut-être se jouer dans les mois à venir.
Les langues minoritaires historiques ne menacent ni le français ni la France. Le vrai danger est dans leur reconnaissance chichement mesurée et même, dans certains cas, dans une hostilité qui frise l’interdiction. Il fut un temps où l’on clamait paradoxalement, mais non sans raison profonde, qu’il était « interdit d’interdire ».
On devrait estimer, respecter, aimer de près ou de loin des langues qui se parlent et qui s’écrivent en France depuis des siècles. Elles font effectivement partie du patrimoine (Article 75-1 de la Constitution), donc de son histoire millénaire. Les nier, c’est non seulement renier cette histoire, mais s’inscrire en marge de la Constitution. Les reconnaître pleinement et les soutenir est à nos yeux un devoir national.
Région Aquitaine : le cas du béarnais et du gascon
Il existerait en France métropolitaine une vingtaine de langues régionales au sens courant du terme. L’incertitude quant à leur nombre exact tient en partie au décompte des langues méridionales, dites aussi « langues d’oc » — l’appellation, que l’on doit à Dante, est lourde d’ambiguïté —, par opposition aux langues du nord, ou « langues d’oïl ».
Le débat peut être résumé de manière simple : les langues du sud de la France forment-elles une seule langue, quel que soit le nom qu’on donne à celle-ci, ou bien doivent-elles être reconnues pour ce qu’elles sont réellement, chacune avec sa spécifcité linguistique et territoriale ? Elles le sont en principe dans la liste établie par la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) en 1999.
Toutefois, le béarnais et le gascon n’y sont pas correctement représentés, du fait de leur inclusion dans la dénomination « langue d’oc ou occitan » (expression utilisée par la DGLFLF). Les conséquences peuvent en être graves à terme. Elles le sont actuellement, si l’on en juge d’après les pratiques dans la région Aquitaine à tous les niveaux. Ces pratiques sont largement discriminatoires à l’égard du béarnais et du gascon, qui ne sont pas soutenus comme ils devraient l’être s’ils étaient traités séparément en tant que langues — et, partant, en tant que cultures — structurellement autonomes.
Cette situation n’est pas acceptable du point de vue historique. Par exemple, dans l’ensemble gascon, le béarnais est écrit depuis le XIesiècle. Au Moyen Âge, c’est la langue officielle d’un État souverain, utilisée comme modèle par ses voisins.
Largement employée à l’écrit, y compris dans certains documents administratifs, jusqu’à la Révolution, le béarnais a été parlé dans les campagnes, partiellement dans les villes, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, et même dans les années 80-90, selon certaines enquêtes.
Cette situation n’est pas acceptable du point de vue linguistique. Depuis le milieu du XIXe siècle, linguistes et sociologues (cf. Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982) reconnaissent que le béarnais, et plus généralement le gascon, est non seulement une langue romaneautonome, au sens génétique du terme, héritière d’un substrat aquitain très ancien, mais aussi une langue à part entière par l’ensemble de ses traits défnitoires (phonétiques, lexicaux, morphologiques et surtout syntaxiques), qui la différencient, par exemple, du languedocien et du provençal. Tout parler structuré servant à l’expression culturelle de la pensée et de l’affectivité est une langue.
Pour ce qui est de la spécificité du béarnais et du gascon, il n’est que de se plonger dans la lecture de ce chef-d’œuvre de Simin Palay qu’est le Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes dont on célèbre cette année le 80e anniversaire (Marrimpouey, Pau, 1932), réédité depuis 1961 par le Centre National de la Recherche Scientifique.
Voilà pourquoi, nous, linguistes, sociolinguistes et historiens soussignés, demandons instamment à toutes les femmes et à tous les hommes politiques de veiller à faire inscrire séparément le béarnais et le gascon dans la liste des langues de France établie par la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France :
Marie-Stéphane BOURJAC, professeur émérite des universités (Univ. du Sud Toulon-Var) — Jean-Claude CHEVALIER, professeur émérite des Universités (Paris 8) — Raphëlle COSTA DE BEAUREGARD, professeur émérite des Universités (Toulouse II) — Christian DESPLAT, professeur émérite des Universités, Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA) ; président d’honneur de l’Académie de Béarn — Ahmed EL KALADI, maître de conférences (Université d’Artois, Arras) — Claude HAGÈGE, professeur au Collège de France — Hassan HAMZÉ, professeur des Universités (Univ. Lumière Lyon II) — André JOLY, professeur émérite des Universités (Paris-Sorbonne) ; co-directeur de la revue Modèles linguistiques — Georges KLEIBER, professeur émérite des Universités (Strasbourg II) — Danielle LEEMAN, professeur des Universités (Paris-Nanterre) ; responsable éditoriale des revues Langages et Langue française chez Larousse — Robert MARTIN, professeur émérite des Universités (Paris-Sorbonne) ; membre de l’Institut, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris — Bernard MOREUX, maître de conférences honoraire (Université de Pau et des Pays de l’Adour) ; auteur de dictionnaires de béarnais — Franck NEVEU, professeur des Universités (Paris-Sorbonne) — Dairine NI CHEALLAIGH, professeur des Universités (Univ. du Sud Toulon-Var) ; co-directrice de la revue Modèles linguistiques — Bernard POTTIER, professeur émérite des Universités (Paris-Sorbonne) ; membre de l’Institut, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris — Sylviane RÉMI-GIRAUD, professeur émérite des Universités (Univ. Lumière, Lyon II) — Alain REY, lexicographe, rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert — Mario ROSSI, professeur émérite des Universités, Laboratoire CNRS Parole et Langage, Université de Provence (Aix-Marseille) — Daniel ROULLAND, professeur des Universités (Rennes II) — Pierrette VACHON-LHEUREUX, chercheuse au Fonds Gustave Guillaume, Université Laval, Québec — Henriette WALTER, professeur honoraire des Universités (Rennes II) ; École Pratique des Hautes Études, EPHE, Paris.
 
Lettre ouverte aux signataires du "Manifeste gascon béarnais" (auteur : Patrick Sauzet)
  
Pour une reconnaissance du béarnais ou du gascon comme formes de la langue occitane et non pas contre elle.

Chers Collègues linguistes,
Vous avez pris position, dans un « Manifeste » adressé aux élus et aux décideurs politiques, pour une reconnaissance du gascon et du béarnais. En fait, le texte que vous signez conteste que les formes linguistiques propres de la Gascogne et du Béarn puissent recevoir cette reconnaissance de manière appropriée dans l’affirmation de leur appartenance à la langue d’oc ou occitan.
En tant que linguistes, vous savez, au-delà ou en deçà des positions théoriques, la grande difficulté du terme de langue et la difficulté corrélative du terme de dialecte. L’uniformité totale n’existe que dans une microsociété homogène ou dans l’idéal d’une norme minutieusement posée. Dans la pratique, ce qu’on appelle « langue » est toujours un compromis qui inclut une dose de variation, qu’elle soit admise ou non. Nous écrivons « langue » entre guillemets pour insister sur le point qu’il s’agit de la langue comprise dans le sens ordinaire d’ensemble de pratiques socialement, géographiquement et historiquement reliées, et non pas de grammaire mentale intériorisée par le locuteur.
Face au fait de la variation, il y a celui de l’intercompréhension mis en avant par le linguiste Jules Ronjat comme validation de l’espace occitan. Variation comme intercompréhension présentent, bien entendu, l’une comme l’autre des degrés.
Par ailleurs, et contrairement aux hypothèses aprioriques de Gaston Paris au XIXe siècle, la variation dans l’espace génétiquement uni qu’est l’espace roman n’est pas un continuum constant ou aléatoire, mais se distribue en aires de cohérence qui correspondent aux langues historiques. Parmi ces langues, la langue d’oc ou occitan est l’une des plus anciennement et précocement individualisées par le sentiment spontané des locuteurs et des écrivains. La dialectologie moderne en a bien repéré les contours. Cette langue ainsi reconnue a reçu dès le moyen âge le nom de langue d’oc (en latin lingua occitana d’où occitan), elle a aussi, et toujours dans son ensemble, été désignée par les termes de limousin, de provençal ou de gascon, pris latissimo sensu. Le terme de gascon pour désigner l’ensemble d’oc fut particulièrement en vogue à l’époque classique et on a chassé les « gasconismes » du français jusqu’en Provence. Quant à la pratique des locuteurs, certaines des réponses à la fameuse enquête Grégoire de 1790 font bien apparaître l’existence d’une intercompréhension sur de vastes distances de l’espace d’oc.
Il y a donc un espace linguistique d’oc, espace linguistique d’intercompréhension possible et espace de variations internes comme tout espace linguistique. Cela posé et reconnu, on peut choisir. On peut choisir le repli sur le plus homogène (relativement toujours… bon nombre d’isoglosses traversent le Béarn !) ou préférer l’horizon le plus large, qui ne néglige pas le local et le particulier, mais l’intègre dans un ensemble où il reçoit toute sa pertinence. C’est un choix culturel et d’aménagement linguistique. S’agit-il seulement de maintenir une tradition ou de faire vivre une langue de culture européenne ? Le choix culturel historique de la renaissance d’oc est le choix de l’ensemble d’oc. C’est le choix dès le XVIesiècle du gascon Pèir (ou Pey) de Garròs qui revendique son gascon comme parangon de l’ensemble des parlers d’oc. C’est le cas du Félibrige qui parti de Provence a été accueilli et s’est construit dans toutes les terres d’oc, notamment en Béarn où il s’organisa dans l’Escole Gastoû Fébus. Au sein de cette école, Simin Palay, dont vous évoquez l’œuvre effectivement précieuse, défendit toujours l’unité de la langue d’oc. Issu du Félibrige, l’occitanisme, lui aussi, réunit des Gascons comme des Provençaux, des Limousins comme des Languedociens ou des Auvergnats, des Alpins d’Italie comme des Gascons aranais d’Espagne.
L’occitanisme, comme le Félibrige, accueille et organise des défenseurs de la langue de toutes les régions occitanes, et le Béarn n’est pas la moins active en ce domaine. L’occitanisme comme le Félibrige ne récuse aucune forme d’occitan. Culturellement, l’occitanisme (ou le provençalisme large et ouvert du Félibrige pour qui les Béarnais sont en un sens « provençaux ») donne à chaque parler l’horizon d’une culture ample géographiquement et historiquement. L’occitanisme respecte la diversité des parlers, mais convie à ne pas s’enfermer dans le particularisme, à fréquenter les autres formes de la langue et les productions culturelles de l’ensemble occitan. Ceux qui adhèrent à une vision large de la langue en la nommant occitan ou langue d’oc ne pensent pas que Frédéric Mistral, Robert Lafont ou Max-Philippe Delavoüet soient réservés aux Provençaux, Bernard Manciet aux Gascons (voire aux Lanusquets…), Max Rouquette et Jean Boudou aux Languedociens, Marcelle Delpastre aux Limousins, pour citer des auteurs connus et récents. Ceux pour qui la langue d’oc ou occitan va « des Alpes aux Pyrénées » pensent aussi que la floraison médiévale des troubadours fait partie de la culture de tous les Occitans et que la langue de tous les Occitans est la langue des troubadours et la prolonge historiquement comme culturellement, quelle que soit leur forme d’expression moderne. C’est ainsi que dans l’enseignement primaire, secondaire ou universitaire, se transmet une culture forte et substantielle, dans le respect total des formes locales d’expression.
Le béarnais et le gascon ne sont pas moins reconnus en l’étant comme formes de l’occitan que s’ils étaient extraits de cet ensemble, au contraire. Le texte du Manifeste a raison sur un point : il est possible et souhaitable que « les langues dites régionales » voient dans les mois qui viennent leur reconnaissance améliorée et par là leur transmission et leur vie sociale facilitée. C’est un des espoirs que fait naître l’alternance politique en cours. La liste de langues de la DGLFLF qu’évoque aussi le manifeste est celle des langues de France établie par notre collègue linguiste Bernard Cerquiglini. Elle a le grand mérite d’une quasi-exhaustivité mais le défaut de suggérer au public une énorme et ingérable multiplicité elistant plus de 70 langues… Il faut donc distinguer les situations parce qu’elles appellent des réponses politiques différentes. Il faut notamment mettre en évidence, à côté des situations elles-mêmes diverses des DOM-TOM, les quelques langues territoriales métropolitaines. Elles sont peu nombreuses et bien connues : basque, breton, flamand, parlers germaniques d’Alsace-Moselle, corse, francoprovençal ou alporhodanien, catalan et occitan. Chacune de ces langues présente des variations internes, comme en présente aussi le français ou langue d’oïl dans ses formes vernaculaires. C’est sur la base de ces ensembles reconnus que l’on peut définir une politique linguistique lisible et articulée. Notamment une politique linguistique de l’enseignement et de l’audiovisuel. Et cette articulation comporte la gestion, dans chaque ensemble, d’une variation que personne ne nie, mais qui ne doit pas être le prétexte d’une pulvérisation des entités linguistiques et culturelles qui serait le plus sûr moyen de sceller leur déchéance définitive et leur extinction accélérée.
Nous vous invitons donc, chers Collègues, à reconsidérer votre soutien à un manifeste qui ne peut que nuire à la cause de l’occitan ou langue d’oc, et en particulier à ceux qui en Gascogne et en Béarn défendent cette langue sous ses formes gasconnes et béarnaises.
Nous vous invitons en revanche à soutenir avec nous une pleine reconnaissance des droits des langues de France, de l’occitan notamment, dans ses formes gasconnes, béarnaises comme provençales, niçoises, auvergnates, limousines, alpines et languedociennes. Cette reconnaissance passe notamment par la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Elle suppose aussi sa traduction dans les institutions françaises, que pourrait porter et encadrer une loi, et une véritable prise en compte dans la politique culturelle, audiovisuelle, scolaire et universitaire à laquelle nous appelons.
Bien amicalement, nous comptons sur vous, chers Collègues, pour mener avec nous le combat au bon niveau.
Premiers signataires 
Alain ALCOUFFE (Université de Toulouse I-Capitole)
Michel BANNIARD (Université de Toulouse II-Le Mirail & EPHE)
Dominique BILLY (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Hélène BIU (Université de Paris IV)
Philippe BIU (Université de Pau-Pays de l’Adour)
Gilda CAITI-RUSSO (Université de Montpellier III)
Jean-Yves CASANOVA (Université de Pau-Pays de l’Adour)
Gilles COUFFIGNAL (Université de Toulouse II)
Pierre ESCUDÉ (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Jean-Claude FORÊT (Université de Montpellier III)
Philippe GARDY (CNRS Paris-Carcassonne)
Joëlle GINESTET (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Gérard GOUIRAN (Université de Montpellier III)
Jacques GOURC (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Patricia HEINIGER-CASTERET (Université de Pau-Pays de l’Adour)
Christian LAGARDE (Université de Perpignan)
Hervé LIEUTARD (Université de Montpellier III)
Philippe MARTEL (Université de Montpellier III)
Rémy PECH (Université de Toulouse II- Le Mirail)
François PIC (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Patrice POUJADE (Université de Perpignan)
Xavier RAVIER (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Jean-Claude RIXTE (Université d’Avignon)
Patrick SAUZET (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Jean SIBILLE (CNRS Toulouse)
Jacques TAUPIAC (Institut Catholique Toulouse)
Hervé TERRAL (Université de Toulouse II-Le Mirail)
Jean THOMAS (Université Champollion - Albi)
Claire TORREILLES  (Université de Montpellier III)
Florian VERNET (Université de Montpellier III)
Marie-Jeanne VERNY (Université de Montpellier III)


Sur un Manifeste béarnais et ses suites occitanistes (auteur : Jean Lafitte)

Titre préliminaire
Deux prouclams antagonistes… et hors du temps
 
0-1 – Lettre ouverte contre Manifeste

La fin mai 2012 a vu la mise sur Internet de deux documents publiés par des universitaires, un Manifeste en faveur d’une reconnaissance officielle séparée du béarnais et du gascon comme langue de France, et une Lettre ouverte contre cette séparation d’une langue occitane affirmée comme unique. En aout, les écrivains du Pen-Club occitan ont lancé à leur tour un « Manifeste affirmant le caractère un et divers de la langue et de la culture d’Oc » :
http://www.petitions24.net/manifeste_affirmant_le_caractere_un_et_divers_de_la_langue_doc
 Aux 21 universitaires signataires du premier ont répondu 31 de la seconde, et à ce jour, en neuf mois, le Pen-Club a recueilli 2 779 signatures.
De tout cela, j’aurais pu me laver les mains, n’ayant été consulté par aucun des promoteurs de ces textes, alors que je fus le rédacteur principal du mémoire remis le 4 avril 2005 à M. Xavier North, après qu’il eût succédé à B. Cerquiglini comme Délégué général à la langue française et aux langues de France en octobre 2004. Présenté par l’Union provençale, le Cercle d’Auvergne, le Conservatoire de Gascogne et l’Institut béarnais et gascon, il demandait expressément la reconnaissance comme langues autonomes du provençal, de l’auvergnat et du gascon et celle des noms particuliers de béarnais et de niçois, respectivement pour les parlers provençaux de l’ancien comté de Nice et les gascons de l’ancienne vicomté de Béarn. Ce mémoire très argumenté, Langues d’oc, langues de France, fut publié l’année suivante en un livret à couverture rouge. Six ans après, il se vend toujours bien :
http://www.amazon.fr/gp/bestsellers/books/406400/ref=pd_zg_hrsr_b_1_4_last
Mais mon attachement à la cause défendue par l’I.B.G. et les autres associations de l’Alliance des langues d’oc me fit un devoir d’intervenir. Il me fut facile de relever les erreurs de base et les faiblesses du Manifeste béarnais ; mais répondre de façon difficilement parable aux arguments légers des occitanistes m’a engagé dans un long travail pour traiter à fond des sujets sur lesquels depuis longtemps on répète à peu près n’importe quoi. Finalement, ne recevant aucun encouragement de mes amis, je ne suis pas arrivé à un « produit fini » alors que l’actualité m’obligeait a d’autres travaux, utilisant souvent les données déjà recueillies. D’un premier document adressé au début de septembre 2012 à une liste d’amis, dont les dirigeants de l’I.B.G., je tire donc ce qui me parait publiable aujourd’hui.

0-2 – Le débat universitaire : pavane pour une langue défunte ?

Il me parait nécessaire de dépassionner d’avance le débat, car la langue gasconne et béarnaise en est aus arpuns, aux derniers soubresauts de l’agonisant… et ce n’est pas la seule…
Dans l’édition 1978 de son Que sais-je ? La langue occitane, en un texte rédigé après 1972, le Pr. Pierre Bec, alors président de l’Institut d’études occitanes, avait déjà annoncé la mort prochaine de tous les parlers d’oc (p. 121) :
« On peut penser que la langue abandonnée à sa simple résistance naturelle, en est à son dernier soupir et que les hommes de notre génération pourront assister à sa mort. La mort de l’occitan est écrite dans le procès entamé depuis des siècles et de plus en plus accéléré depuis vingt ans. »
Et Jean Sibille, alors chargé de mission pour les langues régionales à la Délégation générale à la langue française et occitaniste affirmé, achevait sur le même ton sa communication à un colloque de mai 2000 :
«… on peut prévoir que la pratique vernaculaire héritée aura totalement cessé dans une trentaine d’années. » 
Me limitant au béarnais, j’en ai vu une preuve naïve dans les messages des lecteurs que la presse paloise (La République des Pyrénées et l’ Éclair) publie à l’occasion de quelques dates d’échanges entre amis ou parents, jour de l’an, St Valentin, fête des Mères, etc. : un seul en béarnais sur 200 en 2004, aucun au jour de l’an 2012 ; j’en fis l’objet d’une contribution à Alternatives paloises :
http://www.alternatives-paloises.com/article.php3?id_article=5609
Malgré ce constat public, ni le camp « béarniste » ni le camp « occitaniste » ne réagirent, puisque le vide béarnais (ou « occitan » !) persistait à la St Valentin :
http://www.alternatives-paloises.com/article.php3?id_article=5703
Même constat pour la fête des Mères, et ça ne s’est pas arrangé en 2013.
Je pourrais donner bien d’autres indices de cette disparition de la langue de l’usage social, mais ne pourrais faire mieux que Fabrice Bernissan, professeur d’« occitan » et président de Nosauts de Bigòrra, section de l’I.E.O. des Hautes-Pyrénées : « Combien de locuteurs compte l’occitan en 2012 ? », Revue de linguistique romane, 2nd sem. 2012, pp. 467-512. Après avoir mené avec rigueur des enquêtes de terrain très poussées dans son département, il en a étendu les résultats avec prudence et nuances aux 14 881 830 habitants des 32 départements du domaine d’oc ; p. 493, il conclut sur le nombre très probable de 110 000 locuteurs, soit à peine 0,74 % de la population et 21 % des 526 000 de l’INSEE en 1999. Et pour l’avenir :
« D’après la répartition démographique par tranches d’âges des locuteurs recensés dans les Hautes-Pyrénées, et en appliquant le pourcentage annuel de recul de la langue, il demeurera en 2020 moins de 40 000 locuteurs natifs de l’occitan. En 2030 ils seront 14 000. En 2050 il demeurera une centaine de locuteurs natifs. Les néo-locuteurs de l’occitan sont probablement aujourd’hui au nombre de 20 000. Le nombre des néo-locuteurs pourrait être stabilisé si le dispositif actuel de transmission par les filières de l’enseignement est maintenu. »
Mais ce n’est que l’aboutissement du « procès entamé depuis des siècles » (P. Bec cité plus haut) ; ainsi, pour le gascon, tout laisse entendre que Fébus, son entourage et ses hôtes “étrangers” pratiquaient déjà largement le français. Et je ne parle pas de la cour de Jeanne d’Albret, princesse française !!!
Il est vrai qu’un heureux concours de circonstances a fait de moi un auditeur fidèle et même un ami de Michel Banniard, et que l’une des premières leçons que j’en ai retenu, c’est que ce sont les couches supérieurs des sociétés qui en mènent les langues. Même mortes, les langues peuvent faire l’objet de savantes études, mais elles ne vivent que par l’usage, et cet usage leur vaut prestige ou mépris selon le rang social de ceux qui les parlent.
Les politiques que chaque camp veut convaincre sont sans doute mal informés de ces sujets complexes, mais ils savent que, rares et très âgés, les derniers locuteurs habituels de béarnais n’ont aucun poids politique. On peut imaginer l’effet que leur fera ce débat entre universitaires qui exhibent leurs titres comme d’autres leurs biceps, leurs tatouages ou leurs galons.
D’où le cri du cœur de l’authentique militant Michel Pujol dans un message du 21 mai 2012, que je traduis de son beau gascon du Couserans :
Du moins Montaigne était-il Gascon, et sa place dans les lettres et la pensée française honore tous les Gascons, dont ceux qui parlent « vers les montaignes, un Gascon […] singulierement beau, sec, bref, signifiant… » (Essais, II, 17).
 
 
Titre Ier
Les parties en présence

1-1 – Les 21 signataires du Manifeste béarnais

Le Manifeste est une initiative la revue Modèles linguistiques que dirigent André Joly et son épouse. A. Joly est Béarnais ; professeur émérite connu comme angliciste, il a terminé sa carrière comme professeur de linguistique générale à la Sorbonne ; son épouse Dairine Ni Cheallaigh, également connue comme Dairine O’Kelly, est aussi une universitaire. Depuis quelques années, ils vivent à Gurs en Béarn pendant au moins une partie du temps.
Parmi les 19 autres signataires, on compte 14 retraités, dont 13 universitaires (Marie-Stéphane Bourjac, Jean-Claude Chevalier, Raphaëlle Costa de Beauregard, Christian Desplat, Claude Hagège, Georges Kleiber, Robert Martin, Bernard Moreux, Bernard Pottier, Sylviane Rémi-Giraud, Mario Rossi, Henriette Walter, et probablement la Québecoise Pierrette Vachon-Lheureux, qui a débuté sa carrière en 1960) et le lexicographe Alain Rey.
Quant à leur spécialité, en signalant les actifs en italique, on compte 8 spécialistes du français (Jean-Claude Chevalier, Georges Kleiber, Danielle Leeman, Robert Martin, Franck Neveu, Sylviane Rémi-Giraud, Alain Rey et Pierrette Vachon-Lheureux), 3 anglicistes comme le Pr. Joly et son épouse (Raphaëlle Costa de Beauregard, Ahmed El Kaladi, également spécialiste de l’arabe, et Daniel Roulland), 2 hispanistes (Marie-Stéphane Bourjac et Bernard Pottier), 1 spécialiste de dialectologie italienne (Mario Rossi) et 1 autre spécialiste de l’arabe (Hassan Hamzé).
Claude Hagège est inclassable, avec, dit Wikipédia, « des connaissances éparses dans une cinquantaine de langues, parmi lesquelles l’italien, l’anglais, l’arabe, le mandarin, l’hébreu, le russe, le guarani, le hongrois, le navajo, le nocte, le pendjabi, le persan, le malais, l’hindi, le malgache, le peul, le quechua, le tamoul, le tetela, le turc et le japonais » ; mais aucune trace d’occitan ou de gascon… Et ce n’est pas tout, comme on va le voir…
Henriette Walter, bien que n’ayant pas travaillé spécialement sur notre langue, s’est suffisamment bien renseignée pour affirmer, dans ses ouvrages “grand public”, la place particulière du gascon parmi les langues d’oc.
Christian Desplat, historien, est spécialiste du Béarn, mais sans travaux sur la langue.
Bernard Moreux, enfin a beaucoup travaillé sur le béarnais et signé deux dictionnaires.
C’est bien peu pour impressionner des politiques du bon niveau, capables de se faire renseigner par leurs collaborateurs comme je l’ai fait.
Et même, en creusant un peu, les convictions “pro-gasconnes” d’Alain Rey et Claude Hagège paraissent récentes :
Alain Rey, né à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme) en 1928, trouve moyen d’attribuer à son « atavisme occitan » sa prononciation défectueuse de certaines voyelles (L’Esprit des mots, Le Havre : Presses universitaires de Rouen, 2009, p. 15).
Et dans l’imposant Dictionnaire historique de la langue française qu’il a dirigé (Paris : Le Robert, 1992), il ignore le mot béarnais et écrit du gascon(n)isme : « S’est dit (1584) d’un tour gascon et généralement occitan employé en français,… ». Quant au vaste encadré qui, sur près de deux grandes pages, traite de L’OCCITAN (LANGUE D’OC), signé par M.-J. Brochard, il intègre purement et simplement le gascon dans l’occitan, suivant la classification du Que-sais-je ? La langue occitane de P. Bec.
Quant à Claude Hagège, interviewé en 2007 par Olivier Le Naire de L’Express, il n’en avait que pour l’« occitan » ; sous le titre « Claude Hagège : “Ne méprisons pas les langues régionales” », on lit notamment :
« Parmi ces dérivés du latin, on compte l’occitan, avec, en Aquitaine, le gascon (dont sa variante béarnaise), et, plus à l’est, sa variante rhodanienne et provençale, mais aussi le catalan, le franco-provençal, le corse. »
Plus loin, évoquant la guerre faite aux patois par la Révolution, il dit :
« Sans parler de l’abbé Grégoire, qui, au retour d’une tournée en province, explique que “les ennemis de la République parlent bas-breton, les défenseurs de la monarchie et de l’autel parlent basque, ceux qui ont juré la perte de la Révolution parlent occitan”. »
Après avoir « été publié dans plusieurs suppléments régionaux de L’Express » cet entretien fut mis sur internet le 12 avril 2007 : http://www.lexpress.fr/region/claude-hag-egrave-ge-ne-m-eacute-prisons-pas-les-langues-r-eacute-gionales_477325.html
Curieusement, il ne reçut qu’un commentaire, et plus d’un an après, le 25 mai 2008 ; mais quel commentaire ! :
« La personne qui fustigeait les langues dites régionales ainsi : “les ennemis de la République parlent bas-breton, les défenseurs de la monarchie et de l’autel parlent basque, ceux qui ont juré la perte de la Révolution parlent occitan » n’était pas du tout l’abbé Grégoire, mais le député Barrère des Hautes-Pyrénées ! De plus, il n’a jamais évoqué un quelconque occitan ou quelque chose d’approchant ! La citation est donc à moitié inventée ! De plus le terme précis “occitan” n’apparaît en français pour désigner une langue qu’en 1896 avec le régionaliste Antonin Perbosc ! C’est dire les approximations que commet Claude Hagège dans cet entretien... […] En fait, en creusant un peu, on s’aperçoit que cela fait plus partie de la foi militante que de la réalité ; mais la force de la répétition, même d’erreurs et d’approximations, peut convaincre même un professeur du Collège de France qui n’a fait que lire des études (occitanistes ou d’inspiration occitaniste) sur la question et n’a jamais lui-même étudié ces questions. »
En revanche, il y a un absent de marque, le seul de bon niveau et qui affirme haut et clair, face aux occitanistes, que le gascon est à part de l’occitan, c’est le Pr. Jean-Pierre Chambon, directeur du Centre d’études et de recherches d’oc (CEROc) à la Sorbonne et membre du comité scientifique du projet de Dictionnaire onomasiologique de l’ancien gascon (D.A.G.), qu’avait lancé Kurt Baldinger à l’Université de Heidelberg. Il vient encore de revenir sur le sujet au cours d’une revue des études du domaine d’oc publiée dans la Revue de linguistique romane (n° 301-302, janvier-juin 2012, p. 208) :
Troisième point clé de la doxa renaissantiste remis récemment en question : l’unité de la langue occitane. Selon certains auteurs, le gascon n’est pas, en effet, à considérer comme une variété d’occitan, mais, du point de vue génétique, comme une langue romane distincte ayant acquis très tôt les caractéristiques définitoires que chacun lui reconnaît 26. Or, longtemps maintenue latente, la question gasconne est le préambule de la question occitane : contrairement au gascon, les variétés occitanes stricto sensu ne connaissent pas, en effet, d’innovations anciennes à la fois communes et spécifiques qui feraient d’elles des dialectes (au sens ordinaire de ce terme) issus d’un état ancien d’occitan commun. 
Et l’absence du Pr. Chambon fait penser à une copie sur Corneille où l’élève aurait ignoré Le Cid

cf. J. P. Chambon et Y. Greub, « Note sur l’âge du (proto)gascon », RliR 66, 2002, p. 473-495 ; « L’émergence du protogascon et la place du gascon dans la Romania » dans G. Latry, op. cit. n. 2. vol. II. p. 787-794.

1-2 – Les 31 signataires de la Lettre ouverte

C’est par message du jeudi 17 mai 00:18, que Patrick Sauzet a diffusé à des « Chers Collègues linguistes » une Lettre ouverte répondant au Manifeste béarnais ; c’est un fichier joint intitulé « 2012 Bearnés e Gascon Responsa a un manifèst.doc »
Cette Lettre est suivi de 31 signatures d’universitaires et de la mention « Pour rejoindre les premiers signataires, merci d’envoyer un courrier électronique à : fpic@free.fr ou patrick.sauzet@univ-tlse2.fr. »
On peut supposer que Partick Sauzet en est le rédacteur principal, avec l’aide de François Pic. La liste de signataires comprend plusieurs personnes que j’ai eu l’occasion de juger, ce qui leur vaut toute mon estime.
Parmi eux, Michel Banniard déjà nommé, à qui il est arrivé naguère de mentionner un livre écrit il y a quelques années par un linguiste bien connu sur un sujet alors à la mode, et qu’il ne trouvait pas bon : « C’est souvent ce qui arrive quand on sort de sa spécialité. »
De fait, à regarder de près la liste, je ne connais aucun écrit de l’un des signataires qui ait traité de la place du gascon dans l’ensemble d’oc, même si plusieurs ont adhéré plus ou moins clairement à la doxa occitane qui refuse au gascon la qualification de « langue » qu’elle admet pour le catalan.
En tout cas, Pierre Bec n’y est pas ; pourtant, alors qu’il présidait l’Institut d’études occitanes, il a traité respectivement l’occitan, le catalan et le gascon comme des langues romanes distinctes au même niveau que l’italien, l’espagnol et le portugais (Manuel pratique de philologie romane, t. I, Paris : Picard, 1970), puis fait mention des « dialectes » du gascon (Manuel pratique d’occitan moderne, Paris : Picard, 1973, p. 171), et écrit dans son fameux Que sais-je ? La langue occitane, p. 52 :
« Il est difficile […] de séparer le catalan de l’occitan si l’on n’accorde pas le même sort au gascon qui, nous venons de le voir, présente une originalité vraiment remarquable. Il semblerait même que le catalan (littéraire du moins) soit plus directement accessible à un Occitan moyen que certains parlers gascons comme ceux des Landes ou des Pyrénées. »
Et je ne parle pas de l’absence de Jean-Pierre Chambon déjà mentionné au § 1-1.
Globalement, donc, même si les actifs sont ici les plus nombreux, mon impression est que, pour cette Lettre ouverte comme pour le Manifeste béarnais, l’amitié pour les auteurs a été déterminante, avec peut-être le vague souvenir des discours occitanistes entendus pendant leurs études, mais pas sur le fondement de convictions acquises par leurs propres travaux. Cette amitié est flatteuse pour les auteurs, mais peut expliquer la légèreté de l’argumentation avancée, comme on pourra le voir au Titre III.
 
Titre II
 

Sur le Manifeste

2-1 – Le cadre juridique

Les destinataires du Manifeste ne sont désignés que dans le dernier alinéa de conclusion, écrit en caractères gras ; il s’adresse « à toutes les femmes et à tous les hommes politiques » ; mais où les choses s’embrouillent, c’est quand on observe la campagne à la recherche de signatures d’élus lancée par M. Bidau suivant la mission que lui a confiée M. Joly :
« Veuillez trouver en pièce jointe le texte d’un Manifeste pour la reconnaissance du béarnais et du gascon conçu par la revue semestrielle Modèles linguistiques.
« [présentation de cette revue fondée en 1979]
« Par le présent Manifeste, [résumé de ce texte]
« D’où ce Manifeste que nous vous invitons à soutenir en apposant votre signature. »
Cela me parait relever d’une certaine ignorance du droit public qui régit nos institutions républicaines, ignorance qui apparait aussi dès les trois alinéas qui ouvrent le Manifeste, en revendiquant en quelque sorte « une révision constitutionnelle qui jamais ne vient » et qui serait indispensable pour « le destin des langues dites régionales, ou mieux, minoritaires ».
Outre que la Charte européenne ne fait aucune différence entre les qualificatifs « régionales » et « minoritaires », c’est en contradiction avec la référence que le 3ème al. fait à l’article 75-1 de la Constitution, article qui « vaut bien plus qu’une loi », selon le commentaire particulièrement pertinent de M. Frédéric Mitterrand, alors ministre de la culture.
Or cet article est placé dans le titre XII relatif aux collectivités territoriales, leur conférant la responsabilité principale et donc les pouvoirs pour conserver leur patrimoine linguistique. En même temps, l’État central se trouve dessaisi des questions de fond relatives à ces langues. En clair : les administrations de l’État, Éducation nationale et Culture notamment – donc la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) — et même le législateur ordinaire (députés et sénateurs, en dehors de leur pouvoir constituant) ne peuvent constitutionnellement désigner les langues régionales ; mais les élus des régions, départements et communes ont la pleine compétence pour faire adopter directement par leur collectivité territoriale ce qu’ils jugent utile pour le maintien de la langue qui y est pratiquée. Et ensuite seulement, s’il l’argent leur manque, ils pourront demander des subventions à l’étage supérieur… Mais il est inefficace, voire ridicule, de leur faire demander par pétition ou manifeste ce qui est dans leur pouvoir direct octroyé par la Constitution.

2-2 – Corollaire : caducité de la liste des « langues de France » de 1999

Le Manifeste critique l’unicité adoptée pour le domaine d’oc « dans la liste établie par la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) en 1999 ».
Sur le fond, je suis évidemment d’accord, étant intervenu au niveau des ministres dès 1999. Mais cet énoncé comporte des inexactitudes susceptibles de nuire à l’idée que les autorités destinataires pourront se faire des signataires du Manifeste :
1° La « liste » n’a pas été établie par la DGLFLF : elle est l’aboutissement du rapport d’avril 1999 du Pr. Bernard Cerquiglini ; alors Directeur de l’Institut nationale de la langue française, ce linguiste spécialiste du français, surtout ancien, et acteur de premier rang dans la défense de la langue française, en avait été chargé par lettre du 22 décembre 1998 des ministres de l’éducation nationale, Claude Allègre, et de la culture, Catherine Trautmann.
2° À l’époque, Mme Anne Magnant était Déléguée générale à la langue française ; cela s’est donc fait en dehors d’elle et de sa Délégation générale.
3° Ce n’est qu’en 2001 que l’on a ajouté « et des langues de France » au nom de la Délégation générale, devenue, alors seulement, DGLFLF, et M. Cerquiglini fut alors nommé Délégué général ; il fut remplacé par M. Xavier North en octobre 2004.
4° Comme tout autre rapport, celui-ci n’a aucune valeur juridique ; il n’a été suivi d’aucune décision juridique et une telle décision qui en reprendrait aujourd’hui les conclusions, même amendées, excèderait la compétence administrative résultant de la Constitution.
Et surtout, ce rapport n’est pas scientifiquement défendable :
La lettre ministérielle du 22 décembre 1998 le chargeait de dresser « avant le 30 janvier 1999 […] la liste des langues de France au sens de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».
N’étant en rien spécialiste des langues régionales, B. Cerquiglini ne put « s’empêcher de noter combien faible est notre connaissance de nombreuses langues que parlent des citoyens français. » Il fit de son mieux pour finalement réaliser en 3 mois ce qu’on attendait de lui en 5 semaines.
Or l’un des deux « spécialistes » du domaine d’oc qu’il avait consultés était M. Jean Salles-Loustau, inspecteur général de l’éducation nationale chargé des langues régionales, qui n’a jamais caché son engagement déterminé pour l’« occitan » et qui quatre ans plus tôt s’était fait remarquer par une interview d’un journal du Béarn où il avait déclaré : « On n’est pas là pour enseigner le patois. Le patois est mort, c’est l’occitan qui reste. »
Et la Délégation générale à la langue française avait alors comme chargé de mission pour les langues régionales M. Jean Sibille, occitaniste déjà cité.
Le résultat en est que sur un total de 75 « langues de France », M. Cerquiglini a trouvé naturel d’en dénombrer 28 différentes pour les quelque 180 000 autochtones de la Nouvelle-Calédonie et de distinguer le créole de la Martinique de celui de la Guadeloupe ; mais pour les quelque 13 millions d’habitants de 33 départements du sud de la métropole, un « seul occitan », car, écrit-il, « L’unité linguistique est en effet fort nette, même si une diversité interne est perceptible. ». Même dans le domaine d’oïl bien mieux traité avec 8 langues, M. Cerquiglini oublie le champenois, qui fut pourtant langue littéraire au moyen âge et que la Belgique reconnait aujourd’hui comme « langue endogène ».
Sans doute ne devait-il pas beaucoup croire à la Charte européenne ; naguère, il a confié honnêtement à une doctorante de Grenoble : « c’est vrai qu’il y avait un peu de provocation de ma part, un petit peu ! Mais c’était volontaire ; quand je l’ai publié, Allègre (...) l’a vu et a dit : “Cerquiglini est devenu fou !” […] » (entretien accordé le 12 juillet 2007 à Amandine Rochas et rapporté par elle dans « La France et ses langues régionales : vers une science de gouvernement linguistique ? »
http://www.congresafsp2009.fr/sectionsthematiques/st43/st43rochas.pdf); et je rappelle que MM. Allègre et Cerquiglini sont des collègues, professeurs des universités.
Il n’est donc pas étonnant qu’on lise dans une présentation des « Langues régionales et “trans-régionales” de France », sur le site de la Délégation générale
http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/lang-reg/methodes-apprentissage/1langreg.htm :
« Le fait que l’on parle aujourd’hui de langues d’oïl (au pluriel) et de dialectes d’oc, mais de langue occitane (au singulier), est un choix politique et non scientifique, répondant aux enjeux du moment. » Charles de Lespinay, 20 janvier 1999.
Voilà donc un rapport vieux de 13 ans, bâclé dans son élaboration par un linguiste dont ce n’était pas du tout la spécialité et qui ne l’avait pas pris au sérieux, parsemé d’erreurs scientifiques patentes, dans l’ignorance totale des aspects sociolinguistiques, et jamais traduit en acte administratif par les ministres qui l’avaient demandé.
Le remettre en vedette est une erreur stratégique, et même politique, car c’est une vraie bombe à retardement, du fait qu’il a glissé de la notion de « langues régionales » autochtones, seules protégées par la Charte, à celle de « langues de France » où il inclut notamment le berbère et l’arabe dialectal. Dès lors, tout ce qui sera mis sur pied pour les langues régionales (sans profit garanti en Métropole) sera revendiqué par les locuteurs de ces langues d’ailleurs, au nom de l’égalité des citoyens devant la loi, inscrite à l’article 1er de la Constitution. Est-on près à généraliser dans nos banlieues le bilinguisme français-arabe et français-berbère (enseignement, signalétique, accueil dans tous les guichets de l’administration, etc.) ?

2-3 – Les reproches faits à la région Aquitaine

Le premier titre du Manifeste, « Région Aquitaine : le cas du béarnais et du gascon » pose d’emblée la question de « la langue d’oc » ; mais il commence mal en attribuant à Dante la paternité d’une expression qui avait déjà cours avant que Dante ne l’utilise, comme Paul Meyer l’avait fait remarquer dès avant 1889 (Annales du Midi, 1889, p. 14).
Le Manifeste justifie sa critique de l’inclusion du béarnais et du gascon dans l’occitan en évoquant…
les « pratiques dans la région Aquitaine à tous les niveaux. Ces pratiques sont largement discriminatoires à l’égard du béarnais et du gascon, qui ne sont pas soutenus comme ils devraient l’être s’ils étaient traités séparément en tant que langues — et, partant, en tant que cultures — structurellement autonomes de la région Aquitaine ».
Mais aucun fait précis n’est cité à l’appui de cette critique, très vraisemblablement fondée sur la croyance que ce qui est enseigné en Béarn, pour ne citer que ce qui est plus facile à vérifier, n’est pas du gascon de Béarn. Car les anti-occitanistes ne veulent absolument pas reconnaitre la langue gasconne et béarnaise quand elle est écrite en graphie classique de l’I.E.O.
Si l’on veut bien dépasser le premier mouvement de rejet, force est de constater, pourtant, que les textes en graphie occitane, même récents, sont souvent d’une bonne tenue et ne déshonoreraient aucun félibre de la vieille classe.
L’une des conséquences que le Manifeste ignore, c’est que sous l’étiquette d’« occitan », c’est le béarnais qui est la variété gasconne la plus enseignée en Aquitaine — je ne puis me prononcer pour la région Midi-Pyrénées — tout simplement parce que les ouvrages pédagogiques de base ont été produits par les Béarnais orthéziens de Per noste.
Ainsi, au début de 2012, j’ai passé en revue la page « langues régionales » de cinq numéros de la revue du Conseil régional d’Aquitaine, du n° 39 de décembre 2010-janvier 2011 au n° 43 de novembre-décembre 2011. Sur un total de 96 pages annuelles, 4 numéros en ont partagé à égalité une entre l’« occitan » et le basque ; déduction faite de l’espace occupé par la « synthèse » en français et des photos, il ne reste que 0,8 page de langue, soit 0,83 % de la surface totale de papier ! Et la surprise, c’est en « occitan » la prépondérance du gascon, et surtout du béarnais : 0,63 page (les 4/5èmes) contre 0,17 pour le limousin de Périgord, et rien pour le languedocien du Sud de Dordogne et du Nord de Lot-et-Garonne. Certes, c’est en graphie occitane et la phrase calque directement une pensée exprimée en français, avec quelques sottises du “patois” de l’I.E.O. Mais tout compte fait, c’est un béarnais très passable…
Pratiquement, donc, sous la pelisse d’« occitan », c’est le béarnais qui envahit l’Aquitaine !! Les autres locuteurs d’oc, Gascons, Limousins et Languedociens, vont-ils protester ??? C’est en tout cas un bel exemple du désordre linguistique produit par la confusion de tous les parlers d’oc sous le nom d’« occitan », tout le contraire de ce qu’il aurait fallu faire pour les conserver.

2-4 – Les justifications historiques et linguistiques du Manifeste

Le Manifeste poursuit en invoquant l’histoire au profit du béarnais : « dans l’ensemble gascon, le béarnais est écrit depuis le XIe siècle. » C’est semble-t-il la reprise de la “galéjade” de six linguistes occitanistes qui, dans une lettre du 22 janvier 2009 au Président du Conseil général des Pyrénées-Atlantiques, faisaient remonter l’écrit béarnais au For d’Oloron de 1080. Mais pour les historiens, le texte béarnais que nous en avons date de 1290, traduction du texte latin primitif. Dommage, même si les erreurs des uns peuvent excuser celles des autres.
Puis vient l’argument linguistique, évoquant l’avis des linguistes et sociologues « depuis le milieu du XIXe s. », mais n’en nomme aucun, hormis le sociologue béarnais Pierre Bourdieu. Une phrase centrale mérite l’attention : « le béarnais, et plus généralement le gascon, est non seulement une langue romane autonome […], mais aussi une langue à part entière par l’ensemble de ses traits dé?nitoires […] qui la différencient, par exemple, du languedocien et du provençal. » Au plan linguistique, il n’est question que d’« une langue », le gascon en général et le béarnais en particulier, et non de deux langues que l’on pourrait opposer par des « traits définitoires » différents ; deux autres passages du Manifeste vont dans le même sens, comme d’autres écrits proprement linguistiques du Pr. A. Joly. Donc rien à dire sur le fond.

2-5 – Une conclusion ambigüe

Vient la conclusion déjà évoqué, qui tend à « faire inscrire séparément le béarnais et le gascon dans la liste des langues de France […]. » Sans revenir sur mes remarques des §§ 2-1 et 2-2, je souligne l’ambigüité de l’adverbe « séparément » : béarnais séparé du gascon comme des autres langues ou béarnais et gascon unis, comme le particulier au général, mais séparés des autres langues ? Seule cette seconde interprétation est conforme à l’énoncé de l’argument proprement linguistique… et désamorce la critique de la réponse occitaniste.
 
 
Titre III

Sur la Lettre ouverte

3-1 – L’intercompréhension « validation de l’espace occitan » ?

La Lettre ouvre le débat de fond par un alinéa de généralités sur la difficulté posée par les notions de langue et de dialecte. Mais l’alinéa suivant tranche le nœud gordien, avec le sabre de l’intercompréhension finement aiguisé par le félibre grand ami de Mistral Jules Ronjat (1864-1925) qui, pour avocat qu’il fût de profession, a laissé son nom à une œuvre immense de linguistique d’oc. C’est de bonne guerre, car beaucoup d’occitanistes pensent que c’est le courant de pensée félibréen qui conduit à la contestation de l’empire occitan.
L’intercompréhension à travers l’espace qu’on dit « occitan » en serait le fondement même. C’est oublier qu’elle a été “torpillée” par le Manifest catalan de 1934 où on lit notamment cette phrase catégorique (traduite du catalan) :
« Nul n’aura l’idée de dire que le catalan et l’italien appartiennent à une même unité linguistique par le seul fait qu’un public catalan puisse suivre avec une relative facilité une représentation théâtrale en italien, langue facile si on la compare avec certains parlers occitans comme l’auvergnat ou le gascon, compréhensibles seulement pour qui s’est adonné spécialement à leur étude. »
L’histoire des idiomes d’oc confirme ces vues des Catalans ; ainsi, quand vers 1340 les lettrés toulousains excluaient le gascon des concours littéraires qu’ils règlementaient dans les Leys d’amors, promulguées en 1356, ce n’est pas parce qu’ils ne comprenaient pas les habitants de la ville s’exprimant dans cette langue.
D’autre part, on ne doit pas oublier que, comme P. Bec, les linguistes dépourvus de préjugés mettent toujours le gascon à côté du catalan face au reste du domaine d’oc, auquel le catalan appartient pourtant  incontestablement au plan proprement linguistique.
Jacques Taupiac, signataire de la Lettre, le sentait bien quand il voyait la solution de la communication entre le Béarnais d’Orthez et l’Auvergnat de Clermont dans l’apprentissage de l’occitan standard par les deux (Pichon diccionari francés-occitan, 1977, p. 14). On croit rêver !
Histoire de faire sourire, enfin, voici une phrase du fameux sermon pastiche du curé de Bidèren qui m’est venu à l’idée alors que je pensais à la vanité de ces débats : « You, qu’èy bèt ha brouni la paraule de Diu; en baganaut que m’esganurri enta-p coo transi » ; même transcrite en graphie occitane « Jo, qu’èi bèth ha bronir la paraula de Diu; en vaganaut que m’esganurri enta-v còr transir », quel non-Gascon, fût-il linguiste, la comprend d’emblée ?
Exit donc l’intercompréhension…

3-2 – L’histoire au secours de l’unité occitane ?

La Lettre ouverte appelle alors l’histoire à son secours car « la langue d’oc ou occitan est l’une des plus anciennement et précocement individualisées par le sentiment spontané des locuteurs et des écrivains. » La phrase est belle, bien tournée… mais sans le moindre début de preuve.
Je résume ce que Guilhem Pépin et moi-même avons exposé dans notre La “Langue d’oc” ou leS langueS d’oc ? paru en mars 2009 : À la suite de tous les linguistes et historiens qui ont publié sur ce sujet depuis Paul Meyer et Camille Chabaneau, nous avons rappelé que « langue d’oc » est une appellation populaire, sans aucune valeur linguistique, donnée par les Français du Nord aux parlers des populations des possessions du comte de Toulouse rattachées directement à la couronne au XIIIe s. Nous n’avons trouvé aucun témoignage d’un sentiment d’unité « panoccitane » au sens de l’occitanisme des XXe et XXIe s. L’absence de nom commun autochtone de l’ensemble des parlers d’oc que nous allons constater maintenant est sans doute le meilleur indice de cette absence de conscience unitaire.

3-3 – Les noms des parlers du Midi dans l’histoire

La Lettre ouverte invoque encore l’histoire pour le nom de la langue : « Cette langue […] a reçu dès le moyen âge le nom de langue d’oc (en latin lingua occitana d’où occitan), elle a aussi, et toujours dans son ensemble, été désignée par les termes de limousin, de provençal ou de gascon, pris latissimo sensu. […] ».
En 1962, Pierre Bec avait traité le sujet en quatre pages de son “Que sais-je ?” La langue occitane déjà cité. Ici, on les condense en trois lignes, en effaçant les nuances et précisions de l’original, dont Jean-Pierre Chambon a pourtant déjà montré les faiblesses imputables à la confusion entre le rôle du linguiste et son engagement militant. On met ainsi cinq à sept siècles sur un même plan et les noms cités le sont sans préciser dans quelle langue ils étaient employés, par quelle catégorie de scribes ou d’écrivains ni le sens que ceux-ci leur donnait, ce qui serait la moindre des choses de la part de linguistes.
Pour résumer toutes les recherches que Guilhem Pépin et moi avons menées, jamais un auteur ou scribe gascon n’a appelé sa langue lingua occitana ou usé d’une traduction gasconne ou française de cette expression latine, tandis qu gascon apparait dès 1313.

3-4 – De l’extension abusive du nom de gascon (XVIe – XIXe s.)

On lit dans la Lettre ouverte : « Le terme de gascon pour désigner l’ensemble d’oc fut particulièrement en vogue à l’époque classique et on a chassé les “gasconismes” du français jusqu’en Provence. »
C’est exact, mais c’est une question complexe, objet d’une étude particulière d’une quinzaine de pages que je résume : La confusion aurait son origine dans le prestige des soldats gascons engagés dans l’un ou l’autre camp de la Croisade albigeoise du début du XIIIe s. ; elle apparait dans les lettres dès le XIVe s. ; au XVIIe des grammairiens parisiens inventent le mot gasconisme pour désigner, négativement, un mot ou une forme qu’ils rejettent parce qu’ils le sentent, donc subjectivement, comme étranger à ce qu’ils considèrent comme le “bon français”, celui des classes supérieures parisiennes ; ils le qualifient ainsi parce que celui qui en use vient du sud de Loire, incluant de vastes provinces d’oïl.
Ce « gascon » péjoratif est comparable au mot « plouc » dont l’emploi est attesté dès 1880, puis après la Grande Guerre, moment d’une forte émigration de la Bretagne vers Paris. Son usage s’est renforcé notamment au tournant des années 1950 et 1960, époque à laquelle la Bretagne reste perçue comme archaïque. Cette extension du sens de « gascon » est encore moins linguistique que l’opposition oc/oïl… et ne peut être avancé comme une preuve scientifique du sentiment d’unité de la prétendue « langue d’oc », sentiment qu’auraient partagé les locuteurs de cette « langue ».
De fait on ne connait pas de lettré non Gascon, écrivant dans sa propre langue d’oc, qui l’ait appelée « gascon ». L’alignement des Méridionaux « chasseurs de gasconismes » sur les concepts parisiens ne le dément pas, car ils n’écrivaient pas dans leur langue d’oc, mais pour en extirper les traces dans le français de leurs compatriotes. Et Jasmin, le coiffeur-poète d’Agen qui croyait écrire en gascon ne le dément pas davantage, car il n’était pas un « lettré », et faute de connaissances pour l’écarter, il a fait sienne l’idée reçue française de son temps.

3-5 – Les correspondants de l’abbé Grégoire en pays d’oc

Selon la Lettre ouverte, enfin, « certaines des réponses à la fameuse enquête Grégoire de 1790 font bien apparaître l’existence d’une intercompréhension sur de vastes distances de l’espace d’oc. » Ici encore, on ne donne rien de précis ; mais une lecture attentive de toutes les lettres intéressant le domaine d’oc qui ont été publiées ne m’a pas permis de trouver un témoignage précis de cette fameuse “intercompréhension” incluant le gascon. Les correspondants gascons en font état à l’intérieur du “triangle gascon”, mais signalent en général un changement important quand on en sort. Les « Amis de la Constitution » d’Agen, donc non Gascons, écrivent : « la Garonne, qui divise notre département du midi au nord, donne lieu par sa division à deux patois absolument différents. » Et le seul nom commun est celui de « patois ».
Donc rien à en tirer de décisif pour l’unité de la langue d’oc !
 
Conclusion
 

L’aubaine pour l’État et les collectivités publiques
Si l’on prend un peu de recul, le combat Manifeste béarnais contre Lettre ouverte et Manifeste Pen-Club est pain béni pour tous ceux qui supportent mal l’emploi d’argent public pour nos langues.
À commencer par l’État, et spécialement l’Éducation nationale, prise entre les impératifs d’économies venus d’en haut et les demandes de postes venues d’en bas : hormis les pleureuses habituelles de l’I.E.O. ou de la FELCO, il n’y aura pas foule pour réclamer le maintien des postes que le Ministre voudra supprimer dans l’enseignement de ces langues.
Quant aux régions et communes, en dehors des belles paroles, elles n’ont guère envie de débourser pour ces langues dont se désintéresse l’immense majorité des électeurs.
Une expression à la mode est « gagnant – gagnant » ; dans ce cas on peut dire que ce sera « perdant – perdant » pour les deux camps.

 
 
Langues de France, langues en danger : aménagement et rôle des linguistes (Compte rendu : J.-L. Massourre)

Il s'agit d'un ouvrage de 176 pages publiés dans les Cahiers de l'Observatoire des pratiques linguistiques, n° 3, 2012, Editions Privat, 10 rue des Arts, BP38028, 31080 Toulouse.

Un article de P. SAUZET, de l'Université de Toulouse-le-Mirail, intitulé : Occitan: de l'importance d'être une langue (pp. 87-106) mérite toute l'attention de  ceux qui s'intéressent au domaine d'Òc.

Voici les différentes parties de cet article :

     1- L'occitan n'est pas posé de l'extérieur
     2- Evidence médiévale de l'occitan
     3- Déchéance moderne
     4- Le patois et les linguistes
     5- L'occitan contre Babel


L'arrière-plan de cette étude se situe dans le cadre de ce que l'on pourrait appeler, empruntant à Du Bellay : Défense et Illustration de la langue occitane.
Mais la réduire à ce cadre, qui pourrait paraître à la seule lecture du titre assez étroit à beaucoup de gascons, serait faire fi d'une qualité éminente de cette analyse, qualité rare : elle nous pousse à une véritable réflexion - c'est-à dire en profondeur - à partir du terme "occitan". Cette réflexion nous oblige à transcender ce qu'on nomme "les clivages" et, surtout, à élargir le champ de nos perceptions linguistiques bien au-delà de nos préjugés.

Le compte rendu de cet article sera composé uniquement de citations du texte de P. Sauzet (les n° renvoient aux parties ci-dessus)

 
 1-

"L'occitan est un cas d'école pour ce qui est du statut de langue; Il n'est défini par rien d'externe : géographie, histoire ou migrations de peuples."
 
"L'occitan n'a pas la force que donne à une langue le fait de compter une masse de "femmes analphabètes et unilingues" qui dans une société moderne oblige au moins à la prendre en compte, ne serait-ce que comme problème."
"Un point extrême de la non-institutionnalisation de l'occitan, c'est le fait qu'il ne soit pas même posé en victime. Le français est une langue dominante qui se pose néanmoins en langue menacée [...]. Cette fragilité attribuée au français lui-même prive l'occitan (et en l'occurrence l'ensemble des langues de France réellement menacées) de la valorisation, de la sollicitude que devrait lui valoir sa situation de langue réellement en danger."

 
2-

"Sans être porté de l'extérieur, l'occitan ne s'en trouve pas moins donné dans une forme d'évidence. cette évidence n'est pas incompatible avec une sorte d'invisibilité : ce qui va de soi n'a pas besoin d'être dit"
"Le terme 'occitan' qui émerge au cours du Moyen Âge pour nommer la langue mérite que l'on s'y arrête. la nature de la désignation suggère un processus spontané, la reconnaissance par un schibboleth, le fait de direoc pour affirmer."
"[...] quand la patria occitana et sa langue se trouvent reconnues dans les institutions du Royaume, le français (que représentent les mots oïl, nenni) est revendiqué comme un des symboles du pouvoir royal : [...] La langue d'oc est dans le Royaume (au moins pour une bonne part et elle y est reconnue dans sa spécificité), mais la langue du Royaume est le français."
" La thèse [i-e de l'antériorité du gascon] est réactivée par Chambon & Greub 2002 sur des bases de pure phonétique historique qui demandent une discussion qui ne saurait être menée ici. Notons seulement que l'ancienneté d'un changement phonétique n'implique pas sa capacité à détacher comme une langue le parler qui le connaît."
"Dans les Leys, le gascon n'est une autre langue que par hyperbole de censure puriste."
 
3-
 
"La censure du gascon par les Leys était en partie celle des formes populaires."
" La désignation 'gascon' déborde la Gascogne (i-e avec Pey de Garros] à partir du XVIe siècle en accompagnant un occitan qui se relance à partir de son oralité après la ruine de ses acrolectes civiques et littéraires classiques. Voila comment on peut comprendre ce paradoxe d'un gascon qui après avoir été rejeté comme étranger devient le nom de toute la langue d'oc."
"Influence (i-e mortifère] sur l'occitan - seule autre langue vulgaire d'usage public dans le Royaume - de l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et, sur les patois du texte de l'abbé Grégoire."

 
 
4-

"Le premier rôle que peuvent jouer les linguistes est de briser l'opposition entre description scientifique de l'occitan et pratique de la langue"
 
 
5-

"Parler occitan n'est pas tout à fait sans valeur, dès aujourd'hui. L'intérêt pour une langue et une culture qui proposent un ensemble de contenus articulés entre eux et articulés à une histoire et à une géographie, peut croître de manière insoupçonnée avec la lassitude que ne manquera pas de provoquer l'uniformisation mondiale des contenus culturels. Le microlocal peut être une réponse de refuge, Une Arcadie. Mais la langue occitane propose à la fois la prise en compte de ce microlocal et en outre son insertion dans une relation au monde spécifique mais partageable, complexe et ouverte sur l'ensemble de l'humanité."
"On n'est au monde que dans une langue."


COMPTE RENDU DE L'ARTICLE DE F. BERNISSAN "Combien l'occitan compte-t-il de locuteurs ?in Revue de Linguistique romane, 2nd semestre 2012, pp. 467-512 (par  Jean Lafitte)

http://domaine-gascon.wifeo.com/documents/Un-article-important-de-F.-Bernissan.pdf

Diccionari d'expressions e locucions occitanas (par Maurici Romieu, Andrieu Bianchi, Loís Gaubèrt, publié chez Vent Terral)

Nous ne pouvons pas faire le moindre compte rendu de cet ouvrage puisqu'il a paru il y a peu (aucun exemplaire à notre disposition).
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